Le monde n’attend pas d’être regardé. Il
attend de trouver un lieu où continuer son oeuvre.
Je ne sors pas sous l’orage pour contempler la
nature. J’y vais pour travailler avec elle.
Je recherche les jours où le ciel s’assombrit, où le
vent se lève, où la pluie devient une force à
laquelle je choisis de m’exposer. Quelque chose
m’appelle dans cette agitation. Une puissance qui
ne cherche ni à convaincre ni à ménager.
Les jours d’orage, je sors.
Je veux me prendre cette vérité naturelle
en pleine face.
Je veux que le ciel me gifle le visage, qu’il me
jette des seaux d’eau glacée, qu’il ralentisse ma
course, qu’il m’oblige à respirer autrement.
Le froid traverse mes vêtements, le vent déplace
mes appuis, l’eau ralentit mes mouvements. Mon
corps répond avant que ma pensée ait trouvé les
mots.
Je veux ressentir ma peur, je refuse des
paysages qui ne me changent pas.
Je connais la violence des éléments. Elle me
bouleverse, me rappelle ma fragilité. Mais elle ne
ressemble pas à celle des hommes. Elle ne
cherche ni à humilier ni à blesser volontairement.
Elle est vivante, immédiate, sans dissimulation.
Les oiseaux disparaissent avant l’orage. Ils
ne discutent pas avec le vent. Ils savent.
La nature ne négocie jamais avec le réel. Elle
y consent tout entière.
Face à elle, je n’ai rien à défendre de moi-même.
Je peux être sauvage, vulnérable, déterminée. Je
me sens guerrière, non pour vaincre les éléments,
mais pour ne pas me dérober à leur puissance.
La nature me parle sans mots. Je lui réponds avec
mon corps, mes gestes, mon souffle.
Je n’ai jamais manqué de courage pour créer.
Mais je me suis souvent interrogée sur le courage
nécessaire pour vivre dans ce monde.
J’entre dans cette tempête comme on entre
dans un atelier.
Je ne viens rien prendre, je viens travailler.
Mon regard travaille avant ma main. Il suit les
branches qui plient, la direction de l’eau, les
mouvements contrariés du vent. Je n’en retiens
pas les formes. J’en éprouve les forces, les
résistances, les directions.
Le paysage cesse d’être devant moi. Il
me traverse.
Des lignes se précisent. Je ne les trace pas
encore. Je les reconnais.
Je veux créer avec la nature.
Je ne lui demande pas des images, je lui
demande une transformation.
Lorsque je rentre, je suis trempée. Le froid
demeure sur ma peau, mes vêtements portent
encore le poids de l’eau.
Je me sens lavée.
Le bruit intérieur s’est retiré. Rien de mon histoire
n’a disparu. Mais je retrouve une liberté presque
absolue.
Je ne reviens pas plus courageuse. Je reviens
plus entière.
Je prends mes outils.
Je n’ai pas besoin de chercher mes traits. Je les ai
trouvés dehors.
Mes traits vont à l’essentiel. Une pression suffit
parfois, un mouvement interrompu, une couleur
laissée seule. Je ne simplifie pas volontairement.
Je reconnais ce qui est nécessaire.
Je ne dessinerai ni ce ciel, ni cette pluie, ni ces
arbres. Je dessinerai ce qu’ils auront déplacé
en moi.
Ma main retrouve ce que mon regard et mon
corps ont déjà engagé. Le geste n’a plus à
chercher sa direction. Il lui reste à prendre forme.
Le monde ne me sert pas de modèle, il me
sert d’épreuve.
Chaque ligne naît d’une résistance.
Chaque couleur garde la mémoire
d’une rencontre.
Chaque dessin porte une
métamorphose invisible.
Depuis, je ne regarde plus les paysages, je les
laisse travailler.
Je croyais que je dessinais le monde. Le
monde me dessinait déjà.
Je ne dessine pas la nature, je continue
son geste.





