Pour certains, la marche est un déplacement.
Pour moi, elle est un lieu.
Je n’y cherche pas une destination. J’y retrouve
une continuité que l’immobilité finit parfois par
m’enlever.
Lorsque je reste trop longtemps immobile,
quelque chose se dérègle.
Les pensées s’accumulent. Les bruits, les images,
les sensations se superposent. Une sollicitation
n’a pas encore cessé qu’une autre survient. Ce
qui vient de l’extérieur rejoint ce qui se poursuit
en moi, jusqu’à rendre difficile toute distinction.
Je ne manque pas de pensées. Je manque de
l’espace nécessaire pour les laisser se
développer.
Alors je marche.
Un matin, mon téléphone sonne.
Une voix grave, lointaine, presque minérale.
« Seules les pensées marchées valent
quelque chose. »
Je souris.
Friedrich ?
Un silence.
Puis un seul mot.
« Marche. »
La ligne se coupe.
Je glisse le téléphone dans ma poche et j’avance.
Les premiers pas ne changent rien. Puis le souffle
trouve sa cadence. Le poids du corps passe d’un
pied à l’autre. Les épaules se relâchent.
Le mouvement devient un point d’appui.
Le monde n’est pas devenu silencieux. Une
voiture passe, des voix se croisent, la lumière
change sur une façade. Je perçois toujours ces `
présences, mais elles ne réclament plus toutes
mon attention avec la même urgence.
Dans mon expérience autistique, certaines
sollicitations persistent, se superposent,
continuent de m’atteindre après leur disparition.
La marche ne supprime pas cette manière de
percevoir. Elle me permet de retrouver une
continuité corporelle sur laquelle mon attention
peut s’appuyer.
J’aime l’ordre que la marche produit dans
mon cerveau.
Cet ordre ne résulte d’aucun classement. Les
pensées cessent progressivement de se heurter.
Une idée peut se développer sans qu’une autre
l’interrompe. Une sensation demeure présente
sans occuper tout l’espace.
Je ne cherche pas le vide. Je cherche à ne plus
recevoir toutes les sollicitations avec la même
intensité.
Je reprends souvent les mêmes itinéraires. Je
connais leurs changements de direction, leurs
irrégularités, les endroits où le vent se fait sentir.
Le chemin n’exige plus que je le cherche. Cette
familiarité libère mon attention.
Une pensée revient, se précise, rencontre une
autre idée. Je n’ai rien décidé de leur rencontre.
Je n’ai jamais eu l’impression que la pensée
habitait uniquement la tête.
Je la reconnais dans le souffle, dans les jambes,
dans la pression du pied contre le sol. Une
montée transforme ma respiration. Le terrain
modifie mon allure. Mon corps s’ajuste, et
quelque chose dans ma pensée se réorganise.
La marche ne pense pas à ma place. Elle me rend
accessible ce que l’immobilité avait rendu confus.
Le dessin engage un autre mouvement.
Je peux dessiner sans avoir marché. Je peux
marcher sans éprouver le besoin de dessiner.
Aucun de ces gestes ne dépend de l’autre.
Je dessine comme je marche, sans connaître
exactement la destination.
Mais leur différence m’importe autant que leur
ressemblance.
Lorsque je marche, je traverse un espace qui
existe avant moi. Lorsque je dessine, chaque
geste transforme la surface sur laquelle le suivant
pourra apparaître.
Une ligne appelle la suivante, comme un pas
appelle un autre.
Mais une ligne n’est pas un pas.
Elle demeure.
Je peux la regarder, reconnaître ce qu’elle
modifie, découvrir une direction que je n’avais pas
envisagée. Le papier conserve les conséquences
du geste et me confronte à ce qui apparaît.
Le dessin aussi me régule. Mon attention trouve
dans le mouvement de la main, la résistance du
papier et l’apparition progressive des formes une
autre manière de s’organiser.
Il m’arrive de dessiner pour retrouver un équilibre.
D’autres fois, je commence sans rechercher cet
apaisement. Dans les deux cas, quelque chose se
transforme dans mon rapport aux sensations.
Cette transformation peut accompagner la
création sans en déterminer le résultat.
Une forme inattendue déplace l’équilibre de la
feuille. Je regarde ce que ma main vient de faire.
Ce que je découvre transforme immédiatement ce
que je peux encore accomplir.
Le dessin ne reproduit pas mes pensées. Il ouvre
une expérience que je ne pouvais pas connaître
avant de la tracer.
Je ferme parfois les yeux avant de reprendre
mon crayon.
Il reste dans mon corps une sensation de
mouvement. Elle peut venir d’une marche, d’un
geste précédent, ou simplement de cette
continuité que je retrouve lorsque ma main
commence à travailler.
Je ne cherche pas à la représenter.
Ma main avance.
Une ligne apparaît.
Je la regarde.
Je n’y retrouve ni le chemin parcouru ni une
pensée déjà formulée.
Chaque ligne est un pas qui a trouvé le papier.





