Art of Juliette

Quand le moment devient sacré

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« Je peux être seule sans me sentir seule. Le monde me traverse alors avec une intensité que je peux accueillir tout entière. »

*Quelle relation au monde se révèle lorsque les perceptions, les émotions et le corps s’engagent dans une même intensité, et quelle place occupent le dessin et l’écriture dans cette expérience lorsque créer ne relève pas d’une intention préalable de produire ?*

Je peux dessiner dans toutes les circonstances. Je peux également écrire, penser, observer, que je sois entourée ou seule. La solitude n’est pas une condition nécessaire à ma création. Pourtant, lorsque je suis seule, ma relation au monde change profondément. Une partie de mon attention n’est plus mobilisée par les sollicitations extérieures, et je retrouve la possibilité de recevoir mes perceptions à mon rythme.

Lorsque je suis entourée, les voix, les bruits, les mouvements et la présence des autres réclament une vigilance. Je dois parfois me protéger des sollicitations qui viennent se superposer à ce que je perçois. Lorsque je suis seule, mes sensations me deviennent plus accessibles. J’ai le sentiment que mon espace intérieur est rangé. Je connais mes perceptions, je peux les suivre et leur accorder toute mon attention.

Je pense aux oiseaux que l’on entend dans un paysage traversé par le bruit des voitures. Leurs chants sont là, mais il faut les chercher derrière les moteurs et les klaxons. Lorsque le bruit cesse, les oiseaux ne chantent pas nécessairement davantage. Leur chant devient simplement plus accessible.

Mais la solitude ne me permet pas seulement de mieux entendre ce qui était déjà présent. Je découvre des détails que je n’avais pas remarqués, des relations entre les choses qui ne m’étaient pas apparues, des profondeurs que je ne peux réduire à un seul élément visible. Le monde se révèle autrement parce que je peux y accéder plus profondément.

Ce que je perçois prend alors une intensité particulière. Je ne ressens pas d’abord une sensation à laquelle viendrait ensuite s’ajouter une émotion. Les deux sont indissociables. Ce que je perçois me traverse, m’envahit et prend toute la place dans mon corps. Cette intensité dépasse les catégories habituelles de l’émotion. Je ne parviens pas toujours à la nommer, mais j’en éprouve pleinement la force.

Pourtant, je n’ai pas besoin de me protéger de ce qui me traverse. Je peux accueillir cette intensité sans chercher à la réduire ni à la contenir. Je suis seule, mais je ne me sens pas seule. Je me sens profondément en relation avec ce qui existe, traversée par quelque chose de plus vaste que moi. Je ne suis pas simplement devant le monde, occupée à l’observer : je suis pleinement engagée dans ce que j’en reçois.

J’ai parfois le sentiment d’être dans un temple. Cette image exprime la qualité de présence que j’éprouve, sans désigner une expérience religieuse. Quelque chose prend une valeur que je ne sais pas expliquer autrement que par le mot *sacré*. Mes perceptions, mes émotions et mon corps participent d’une même expérience, dont l’intensité me dépasse sans m’effrayer.

Ce moment ressemble à une prière adressée au monde. Je ne demande rien, je n’attends aucune réponse. Mon attention devient une manière d’être entièrement présente à ce qui existe. Je ne cherche pas à provoquer cette expérience ni à lui donner immédiatement un sens. Je peux simplement la recevoir.

Le dessin et l’écriture prennent place dans cette présence. Ce sont les moyens que j’ai trouvés pour vivre ces moments, en laissant ma main tracer des lignes ou les mots se former. Je ne cherche pas à traduire une expérience qui aurait déjà eu lieu. Dessiner et écrire sont eux-mêmes des manières de la vivre.

Je produis énormément, parfois sans même m’en rendre compte. Cette abondance ne résulte pas d’une décision préalable de produire. Je ne me fixe pas pour objectif de transformer mes perceptions en œuvres ou en textes. Le geste graphique et l’écriture adviennent dans cette disponibilité, sans que j’aie besoin de me forcer. Créer n’est pas une obligation que je m’impose, mais une activité dans laquelle je m’engage spontanément.

Parfois, je dessine ou j’écris ; parfois, je ne produis rien. Je n’ai pas besoin de décider ce que l’expérience doit devenir. Le moment possède sa propre valeur, indépendamment de ma production, et la création peut s’y déployer librement.

Je protège ces heures de solitude comme on protège une source.

Je protège cette possibilité de recevoir le monde sans devoir continuellement me défendre contre ce qui se superpose à mes perceptions. La solitude ne m’éloigne pas de ce qui existe. Elle me permet de m’y rendre plus profondément présente, de laisser l’intensité prendre toute sa place et de vivre ce moment à mon rythme.

Je ne suis donc pas seule pour créer. Je suis seule pour pouvoir recevoir pleinement ce qui se présente à moi. Le dessin et l’écriture peuvent alors faire partie de cette expérience, sans en être ni la finalité ni la condition.

Le moment devient sacré lorsque je peux accueillir sans peur ce qui me traverse, lorsque mes perceptions, mes émotions et mon corps s’engagent dans une même intensité et que je me sens en relation avec quelque chose de plus vaste que moi. Cette expérience possède sa pleine valeur, indépendamment de toute œuvre à venir.

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