Politik

Couper les réseaux sociaux pour faire taire la rue : la dangereuse tentation du gouvernement Lecornu

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Il y a quelque chose de profondément inquiétant dans cette affaire. Quelque chose qui dépasse largement la question des manifestations, des violences urbaines ou de la sécurité publique. Selon les révélations du média d’investigation Blast, le Premier ministre Sébastien Lecornu a demandé, dans un courrier daté du 22 octobre, aux quatre principaux opérateurs téléphoniques français, Orange, SFR, Free et Bouygues Telecom, de se préparer techniquement à suspendre l’accès à plusieurs réseaux sociaux lors du week-end du 24 octobre. TikTok, Instagram et Snapchat sont explicitement visés dans cette lettre. X aurait été ajouté ultérieurement aux discussions. Une information considérable, car elle révèle que l’exécutif n’en est plus simplement à réfléchir aux moyens de limiter les débordements sur Internet : il a envisagé très concrètement de pouvoir interrompre une partie de la circulation de l’information.

Il faut immédiatement préciser un point essentiel : aucune coupure effective n’a été constatée et, selon Blast, la mesure n’a finalement pas été appliquée. Mais ce qui est désormais documenté suffit à soulever une question démocratique majeure. Depuis quand un gouvernement peut-il considérer l’accès des citoyens aux réseaux sociaux comme un interrupteur dont il disposerait au gré des tensions politiques et sociales ?

Le pouvoir invoque les violences qui ont accompagné les manifestations du 17 octobre. Il affirme que certaines plateformes ont facilité l’organisation de pillages, la coordination de groupes violents et la diffusion d’informations sur les déplacements des forces de l’ordre. Ce problème existe et mérite d’être traité. Personne ne peut sérieusement défendre l’utilisation des réseaux sociaux pour organiser des agressions ou des destructions. Mais entre poursuivre les auteurs de délits, supprimer des contenus manifestement illégaux et envisager de priver des millions de citoyens d’un moyen de communication, il existe une différence fondamentale. C’est précisément cette frontière que le pouvoir semble aujourd’hui tenté de franchir.

Car les réseaux sociaux ne servent pas uniquement à organiser des rassemblements. Ils permettent de témoigner, de filmer, d’alerter, de contredire les versions officielles, de documenter les interventions policières, mais aussi les violences commises contre les policiers. Ils sont devenus, pour le meilleur et parfois pour le pire, une immense place publique où circulent les images que les institutions ne contrôlent plus entièrement. Et c’est peut-être là que réside la véritable question politique de cette affaire : un État démocratique doit-il accepter que les citoyens disposent de leurs propres moyens de raconter ce qui se passe dans la rue ?

Ce qui frappe également dans les révélations de Blast, c’est le degré de préparation de la mesure. Une réunion juridique a suivi le courrier du Premier ministre. Les opérateurs auraient demandé des garanties sur la légalité des instructions, notamment un acte formalisé, motivé et publié. Le gouvernement aurait considéré qu’une instruction individuelle pouvait suffire. Une activation était même envisagée vers 14 heures le 24 octobre. Nous ne sommes donc pas devant une simple déclaration improvisée à la télévision, mais devant une hypothèse opérationnelle discutée avec ceux qui auraient dû la mettre en œuvre.

L’histoire récente aurait pourtant dû inciter le gouvernement à la plus grande prudence. En mai 2024, l’exécutif avait ordonné la suspension de TikTok en Nouvelle-Calédonie, dans un contexte d’émeutes particulièrement graves. Le 1er avril 2025, le Conseil d’État a annulé cette décision. Non parce qu’une suspension serait absolument impossible en toutes circonstances, mais parce qu’une atteinte aussi importante aux libertés doit répondre à des exigences exceptionnelles de nécessité, de durée limitée et d’absence de solution moins restrictive. Ce précédent juridique est capital. Il rappelle que la sécurité publique ne constitue pas un blanc-seing permettant de suspendre arbitrairement les libertés numériques.

Il existe d’ailleurs une contradiction troublante dans la communication gouvernementale. Le 23 octobre, Matignon annonçait officiellement un renforcement de sa coopération avec les grandes plateformes, notamment pour accélérer le traitement des signalements de contenus incitant à la violence. Plus d’une centaine de signalements avaient été effectués, dont environ la moitié avaient conduit à des suspensions de comptes. Cette démarche ciblée constitue précisément une alternative à un blocage général. Pourquoi, dès lors, préparer simultanément une mesure susceptible de toucher des utilisateurs qui n’ont commis aucune infraction ?

Il serait trop facile, bien sûr, d’affirmer que Sébastien Lecornu souhaitait personnellement faire taire toute contestation. Les documents révélés ne permettent pas d’établir une telle intention. Mais il serait tout aussi naïf de considérer cette préparation comme un simple détail technique. Les décisions les plus préoccupantes pour les libertés publiques sont rarement présentées comme des mesures de censure. Elles arrivent généralement enveloppées dans le vocabulaire rassurant de la prévention, de la sécurité, de l’urgence et de la protection des citoyens.

Le danger est précisément là. Une restriction présentée aujourd’hui comme exceptionnelle peut devenir demain un outil ordinaire de gouvernement. Une mesure envisagée pour quelques heures peut créer un précédent. Et lorsqu’un pouvoir commence à considérer qu’une manifestation pourrait justifier de suspendre des moyens de communication utilisés par l’ensemble de la population, il devient indispensable de lui demander où il entend placer ses propres limites.

Il faut aussi regarder la réalité contemporaine en face. Les grandes mobilisations populaires ne se déroulent plus seulement dans les rues. Elles se construisent dans les images, les vidéos, les témoignages et les récits qui traversent instantanément les frontières. Une scène filmée à Paris peut être vue quelques minutes plus tard à Buenos Aires, Mexico, Rome ou Berlin. Une image peut devenir un symbole international sans demander l’autorisation d’un parti, d’une rédaction ou d’un gouvernement. Cette circulation incontrôlable dérange parfois les pouvoirs établis, mais elle constitue également une formidable possibilité d’expression démocratique.

Cela ne signifie pas que toutes les images disent la vérité. Les manipulations, les vidéos sorties de leur contexte et les créations artificielles imposent un travail permanent de vérification. Mais la réponse démocratique à une information contestable doit rester, autant que possible, davantage d’information, davantage de transparence et davantage de contradiction. Pas l’extinction préventive des canaux de diffusion.

Et puis il existe une question plus simple, presque philosophique. Qu’est-ce qu’un gouvernement qui redoute les images de son propre pays ? Que craint-il exactement ? Les violences qu’elles pourraient encourager, ou celles qu’elles pourraient révéler ? La réponse n’est probablement pas unique. Mais c’est justement pour cette raison qu’un pouvoir ne devrait jamais pouvoir trancher seul, dans l’urgence et sans contrôle suffisant, la question de savoir ce que les citoyens peuvent voir, publier et partager.

L’affaire révélée par Blast mérite donc mieux qu’une polémique de vingt-quatre heures. Elle appelle des explications publiques précises. Qui a proposé cette mesure ? Sur quel fondement juridique ? Avec quelles garanties ? Pourquoi les opérateurs ont-ils été sollicités avant qu’une décision formelle ne soit annoncée ? Et surtout, le gouvernement entend-il conserver cette possibilité pour les prochaines mobilisations ?

La France n’est pas une dictature parce qu’un Premier ministre envisage de bloquer temporairement des plateformes. Employer ce mot à la légère affaiblirait la critique. Mais une démocratie ne se définit pas uniquement par l’existence d’élections. Elle se reconnaît aussi à sa capacité de supporter la contestation, les images dérangeantes, les paroles qui lui déplaisent et les citoyens qui refusent de se taire.

Le véritable enjeu de cette affaire n’est donc pas de savoir si Instagram ou TikTok sont indispensables à notre civilisation. Ils ne le sont pas. Le véritable enjeu est de savoir si l’État peut décider, au nom du maintien de l’ordre, de restreindre collectivement la parole et la circulation des images alors que des moyens moins attentatoires existent.

Une démocratie suffisamment forte pour envoyer des milliers de policiers dans les rues devrait être suffisamment solide pour laisser les citoyens raconter ce qu’ils y voient.

Car lorsqu’un gouvernement commence à envisager de couper les réseaux sociaux pendant que son peuple manifeste, la question n’est plus seulement celle du maintien de l’ordre.

C’est celle du maintien de la liberté.

Sources : enquête exclusive de Blast publiée le 24 octobre 2026 ; communiqué de Matignon du 23 octobre ; décision du Conseil d’État du 1er avril 2025 relative à la suspension de TikTok en Nouvelle-Calédonie.

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