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Le racisme tue. Et ceux qui sèment la haine devraient enfin mesurer le poids de leurs mots.

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Le racisme tue. Et ceux qui sèment la haine devraient enfin mesurer le poids de leurs mots.
Après le drame de Trappes, une réflexion sur la responsabilité des discours publics, la banalisation de la stigmatisation et cette France qui risque de ne plus savoir regarder ses propres enfants comme des êtres humains.

Ce vendredi 23 octobre 2026, à Trappes et à La Verrière, dans les Yvelines, un homme a ouvert le feu depuis son véhicule sur plusieurs personnes. Un mort, quatre blessés graves, parmi lesquels une enfant de douze ans. Le suspect a été interpellé. Le Parquet national antiterroriste s’est saisi de l’affaire et a ouvert une enquête prenant notamment en compte la possibilité d’un mobile raciste. Ce mobile devra être établi par la justice. Mais une question, elle, n’a pas besoin d’attendre les conclusions des enquêteurs pour être posée : qu’avons-nous fait de notre société pour que la haine de l’autre occupe une telle place dans notre conversation nationale ?

Il y a des jours où l’on aimerait que les plateaux de télévision se taisent. Que les polémistes rangent leurs certitudes, que les professionnels de l’indignation suspendent leurs commentaires, que les marchands de peur regardent enfin ce que signifie concrètement la violence. Non pas une courbe d’audience, un débat sur l’identité nationale ou un sondage sur l’immigration. Mais un être humain qui tombe. Une famille qui apprend qu’elle ne reverra plus quelqu’un. Une enfant qui aurait dû rentrer tranquillement chez elle et qui se retrouve à l’hôpital.

Depuis des années, une partie du débat public français semble s’être organisée autour d’une obsession : désigner des responsables. Et les responsables sont étrangement toujours les mêmes. Les immigrés. Les musulmans. Les habitants des quartiers populaires. Les étrangers, ou ceux que l’on continue de considérer comme étrangers alors qu’ils sont nés ici, ont grandi ici, travaillent ici, aiment ici et enterrent leurs morts ici.

On leur reproche tour à tour l’insécurité, le chômage, la crise du logement, les difficultés de l’école, les déficits publics, la disparition supposée de notre culture et parfois même le simple fait d’exister trop visiblement. On transforme des millions de destins individuels en une catégorie commode. On ne parle plus de personnes, mais de populations. On ne voit plus des visages, mais des statistiques. Et lorsqu’on a suffisamment répété qu’une partie de la société constitue un problème, il ne faut pas s’étonner que certains finissent par ne plus voir en elle que cela.

Attention, il serait intellectuellement malhonnête de prétendre qu’un éditorialiste, un responsable politique ou une chaîne de télévision est automatiquement responsable des actes d’un criminel. La responsabilité pénale est individuelle et doit être démontrée. Mais la responsabilité morale du discours public est une autre question, immense, à laquelle nous ne pouvons pas éternellement nous soustraire.

Car les mots ne sont pas des objets inoffensifs. Ils fabriquent des représentations, installent des réflexes, désignent des ennemis imaginaires ou réels. À force d’associer quotidiennement certaines origines à la menace, certaines religions au danger et certains quartiers à la délinquance, on risque de rendre suspecte une partie entière de la population. Ce mécanisme ne transforme pas mécaniquement un téléspectateur en assassin. Mais il contribue à créer un climat dans lequel la méfiance devient ordinaire et la déshumanisation plus facile.

Il existe évidemment des problèmes réels d’insécurité, de délinquance, d’intégration et de cohésion sociale. Les nier serait aussi absurde que les instrumentaliser. On doit pouvoir parler de criminalité, de politique migratoire, de laïcité et de difficultés sociales sans être immédiatement soupçonné de racisme. Mais on doit également pouvoir exiger que ces discussions reposent sur des faits, des distinctions précises et une règle élémentaire : aucun individu ne saurait être rendu coupable des actes d’un autre au seul motif qu’ils partageraient une origine, une religion ou une couleur de peau.

C’est peut-être là que notre époque se perd. Nous confondons de plus en plus souvent expliquer et accuser, comprendre et excuser, débattre et humilier. La nuance est devenue suspecte. La complexité ennuie. La colère attire l’attention. Et le visage fermé de celui qui désigne un ennemi semble parfois plus rentable médiatiquement que le travail patient de celui qui cherche une solution.

Je regarde certains débats télévisés avec une stupéfaction grandissante. J’y vois des gens parfaitement installés dans leur confort matériel expliquer, avec une assurance extraordinaire, ce que seraient les intentions, les valeurs et les comportements de millions de personnes qu’ils ne connaissent pas. Ils parlent des quartiers sans toujours les fréquenter, de l’immigration comme d’une abstraction, de la pauvreté comme d’un défaut moral. Ils distribuent les responsabilités avec la facilité de ceux qui ne subiront jamais personnellement les conséquences de leurs généralisations.

Ce qui me frappe le plus, c’est la disparition progressive de la tendresse dans le débat public. Le mot peut sembler naïf, presque déplacé dans une discussion politique. Pourtant, une société qui ne sait plus éprouver de tendresse pour ses membres les plus vulnérables est une société qui commence à perdre quelque chose d’essentiel. La tendresse n’interdit ni la justice, ni la fermeté, ni la lucidité. Elle nous rappelle simplement qu’avant d’être un problème à résoudre, l’autre est une personne à considérer.

Nous avons tous besoin de sécurité. Une femme qui rentre seule le soir, un commerçant victime de violences, un policier agressé, un adolescent harcelé, une famille inquiète pour ses enfants : toutes ces peurs méritent d’être entendues. Mais pourquoi faudrait-il que la sécurité des uns se construise sur la suspicion permanente envers les autres ? Pourquoi faudrait-il choisir entre combattre la délinquance et combattre le racisme ? Une démocratie digne de ce nom doit savoir faire les deux, sans sacrifier ses principes à ses angoisses.

Le drame de Trappes doit également nous conduire à réfléchir à cette étrange hiérarchie des émotions qui traverse parfois notre pays. Selon l’identité supposée des victimes ou celle de l’agresseur, certains crimes deviennent immédiatement des symboles nationaux tandis que d’autres peinent à sortir de la rubrique des faits divers. Nous devrions pourtant nous imposer une discipline morale très simple : une vie humaine ne change pas de valeur selon le prénom, la couleur de peau, la religion ou le quartier de celui qui la perd.

Il faut aussi se méfier d’une autre facilité : celle qui consisterait à transformer immédiatement cette tragédie en argument contre un camp politique déterminé. Ce serait reproduire, à notre manière, le mécanisme que nous dénonçons. L’enquête devra déterminer les motivations du suspect, ses éventuelles influences et ses responsabilités. Aucun commentaire ne doit se substituer à cette recherche de vérité. Mais cette prudence judiciaire ne nous interdit pas de nous interroger sur le climat général de notre pays.

Car le racisme ne commence pas toujours par une insulte ou une agression. Il peut commencer par une plaisanterie répétée, une généralisation apparemment anodine, un soupçon systématique, une indifférence devant une injustice. Il prospère lorsque nous cessons de voir les individus et que nous nous contentons de reconnaître des catégories. Il gagne du terrain lorsque l’humiliation devient un spectacle et que la peur se transforme en produit de consommation médiatique.

J’aimerais que ceux qui disposent d’un micro, d’une tribune ou d’une audience considérable prennent davantage conscience de cette responsabilité. Non pour se censurer, mais pour penser. Non pour renoncer à leurs convictions, mais pour distinguer une critique légitime d’une stigmatisation collective. Non pour interdire les désaccords, mais pour se souvenir qu’une parole publique peut éclairer une société autant qu’elle peut l’assombrir.

La France n’est pas condamnée à se détester. Elle possède une histoire traversée de contradictions, de violences et d’injustices, mais aussi une formidable capacité à accueillir, à inventer, à mélanger les cultures, les idées, les accents et les destins. Elle n’est pas une photographie figée de son passé. Elle est faite de tous ceux qui y vivent et participent à son avenir. Sa richesse ne réside pas dans une pureté imaginaire, mais dans cette aventure humaine imparfaite et toujours recommencée.

Aujourd’hui, je pense d’abord à la personne tuée à Trappes, aux blessés, à cette enfant de douze ans, à leurs proches et à tous ceux qui ont vu leur quotidien basculer en quelques secondes. Je pense aussi à ceux qui vivent avec la crainte d’être jugés avant même d’avoir ouvert la bouche, simplement à cause de leur apparence ou de leur nom. Et je pense à cette question terrible : combien de tragédies faudra-t-il encore pour que nous comprenions que la dignité humaine n’est pas négociable ?

J’ai récemment fait pleurer une Panthère rose dans une image. Un personnage de fiction, fragile, silencieux, presque enfantin. Elle pleure devant trois mots : LE RACISME TUE. Cette image ne prétend expliquer ni les crimes ni la politique. Elle exprime quelque chose de beaucoup plus élémentaire : la tristesse de voir des êtres humains capables de haïr d’autres êtres humains pour ce qu’ils sont, ou pour ce qu’ils supposent qu’ils sont.

Je voudrais que nous retrouvions cette capacité à être bouleversés. Pas seulement pendant vingt-quatre heures, entre deux éditions spéciales et trois controverses. Durable­ment. Profondément. Au point de changer notre manière de parler des autres, de les regarder, de les écouter.

Parce qu’au fond, la question n’est pas seulement de savoir qui a tiré à Trappes. La justice devra y répondre.

La question qui nous appartient collectivement est celle-ci : quelle société voulons-nous construire avec les mots que nous prononçons chaque jour ?

Le racisme tue. Et la première chose que nous pouvons refuser de tuer, c’est notre humanité.

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