Mais une ressemblance suffit-elle à faire un plagiaire ? Heureusement, non. Sinon, il faudrait vider les musées, fermer les cinémathèques et poursuivre une bonne partie de l’histoire de l’art.
Dans une publication Facebook, le dessinateur Marc Large prend la défense de Larcenet avec une idée aussi simple qu’intelligente : montrer que les artistes n’ont jamais créé dans le vide. Ils héritent, empruntent, transforment, assimilent et parfois dépassent leurs modèles.
Pour illustrer son propos, il propose une sorte d’arbre généalogique des influences visuelles, remontant de Manu Larcenet à Mœbius, puis au cinéma de John Ford, à la photographie d’Edward Curtis et à la peinture américaine du XIXe siècle, notamment celle de Thomas Moran et d’Albert Bierstadt.
Une généalogie séduisante, presque vertigineuse, qui rappelle que les images ont elles aussi des ancêtres.
Ce rapprochement n’a évidemment rien d’une démonstration historique définitive. Les influences ne suivent pas toujours une ligne droite, et il serait excessif d’affirmer que chacun de ces artistes a directement emprunté au précédent. Mais la démonstration visuelle de Marc Large possède une véritable force pédagogique : elle révèle la circulation des formes, des cadrages, des paysages et des imaginaires à travers les générations.
Prenons Mœbius, de son vrai nom Jean Giraud. Son œuvre est inséparable de l’imaginaire du western américain. Les paysages monumentaux, les roches sculptées par le vent, les silhouettes minuscules perdues dans l’immensité désertique évoquent naturellement le cinéma de John Ford. Cette parenté esthétique est d’ailleurs largement documentée. ?
Faut-il en conclure que Mœbius copiait Ford ? Ce serait absurde. Il transformait un langage cinématographique en langage graphique. Il ne reproduisait pas simplement des images : il inventait une manière nouvelle de les faire vivre sur le papier.
Et John Ford lui-même ? Son cinéma s’inscrivait dans une longue tradition de représentation de l’Ouest américain, nourrie par la photographie, la peinture de paysage et les grands mythes de la conquête. Les photographies d’Edward Curtis, les tableaux de Thomas Moran ou les panoramas d’Albert Bierstadt appartiennent à cet immense réservoir iconographique collectif. Les filiations précises méritent d’être étudiées, mais leur parenté visuelle saute aux yeux.
Ce qui rend la situation de Manu Larcenet particulièrement intéressante, c’est qu’il a déjà connu ce genre de polémique. En 2011, dans un entretien accordé au Monde, il revenait sur les accusations de copie de Blutch qui avaient marqué ses débuts. Il reconnaissait avoir puisé dans le travail d’autres dessinateurs, notamment Blutch et Daniel Goossens, tout en racontant combien ces reproches l’avaient blessé ?
Voilà qui donne une autre dimension à la discussion actuelle. Nous ne parlons pas d’un dessinateur incapable de trouver sa personnalité, mais d’un artiste dont l’œuvre a connu des métamorphoses spectaculaires. Du Combat ordinaire à Blast, du Rapport de Brodeck à son adaptation magistrale de La Route de Cormac McCarthy, Larcenet a démontré une capacité rare à renouveler son vocabulaire graphique.
Pour La Route, il expliquait d’ailleurs avoir étudié des ouvrages consacrés à l’histoire de la peinture et s’être notamment inspiré des gravures de Dürer et de Gustave Doré. Autrement dit, l’influence artistique ne constitue pas chez lui un secret honteux, mais une composante assumée de son travail ?
Il faut néanmoins conserver une distinction essentielle. S’inspirer d’un style, reprendre des codes esthétiques ou travailler à partir d’une tradition visuelle n’autorise pas nécessairement à reproduire une composition originale dans ses éléments caractéristiques. Le plagiat existe, et les artistes ont raison de défendre leurs créations. Mais une accusation sérieuse exige davantage qu’une impression de ressemblance. Elle demande des comparaisons précises, contextualisées et argumentées.
À ce stade, la publication de Marc Large témoigne d’accusations circulant sur les réseaux sociaux, mais ne permet pas d’établir l’existence d’un plagiat. Nous n’avons pas davantage trouvé d’éléments indépendants suffisants pour mesurer l’ampleur de cette polémique récente.
Le plus intéressant reste peut-être ailleurs. Nous vivons une époque où l’on exige simultanément des artistes qu’ils soient absolument originaux et immédiatement reconnaissables.
Une contradiction presque comique. Car personne ne crée à partir de rien. Picasso avait regardé Cézanne, les peintres de la Renaissance avaient étudié l’Antiquité, les cinéastes de la Nouvelle Vague avaient dévoré le cinéma américain. L’histoire de l’art est une immense conversation entre les morts et les vivants.
La véritable originalité ne consiste pas à n’avoir aucun maître. Elle consiste à transformer ce que l’on a reçu en quelque chose qui n’existait pas auparavant.
Et c’est précisément ce que fait Manu Larcenet depuis des décennies.
En octobre 2026, alors que paraît son nouvel album L’Insensé, présenté par Dargaud comme une œuvre profondément personnelle, il serait peut-être plus intéressant de regarder ce que cet artiste continue d’inventer plutôt que de chercher systématiquement ce qu’il aurait emprunté. ?
Marc Large, avec son petit arbre généalogique des images, nous rappelle finalement une évidence que les tribunaux improvisés des réseaux sociaux ont tendance à oublier : l’art n’est pas une succession de créations miraculeusement surgies du néant. C’est une transmission, une transformation, une mémoire collective.
Et si chaque artiste devait être condamné pour avoir regardé le travail de ses prédécesseurs, il ne resterait bientôt plus grand monde dans les musées.
À commencer par ceux qui les ont construits.





