Il fallait peut-être s’y attendre. Après avoir commenté les cheveux de ses adversaires, la taille de leurs mains, le physique des femmes, l’apparence des journalistes et la beauté supposée de ses collaborateurs, Donald Trump vient de découvrir un nouveau territoire d’exploration politique : les fesses de ses camarades républicains. Et manifestement, le sujet le passionne.
Depuis plusieurs jours, le président des États-Unis multiplie les déclarations sur l’anatomie masculine, au point que la presse américaine commence à s’interroger sérieusement sur cette curieuse répétition. Le New York Times, CNN et The Guardian ont consacré des articles ou des séquences à cette nouvelle particularité des discours présidentiels.
Au centre de cette fascination se trouve Jon Husted, sénateur républicain de l’Ohio, dont Donald Trump semble avoir entrepris une véritable étude anatomique.
Lors d’un rassemblement à Youngstown, le 12 octobre, Trump raconte avoir examiné le corps du sénateur, ancien joueur de football américain. Il décrit ses mains, ses épaules, ses jambes et, avec une insistance remarquée, son postérieur. Quelques jours plus tard, lors d’un meeting en Caroline du Nord, le président reprend presque exactement la même histoire.
Cette fois, il explique avoir étudié le corps de Husted avant de comparer ses fesses à une masse de muscles. Il précise, comme pour rassurer son auditoire, que ce genre d’observation masculine n’est normalement pas son habitude.
La scène pourrait appartenir à une comédie politique américaine. Sauf qu’il s’agit du président en exercice, en pleine campagne pour les élections de mi-mandat.
Le plus surprenant n’est peut-être pas la remarque initiale. Donald Trump a toujours cultivé une parole volontiers provocatrice, parfois vulgaire, souvent éloignée des conventions présidentielles. Ce qui attire désormais l’attention, c’est la répétition. Il revient sur cette anecdote lors de plusieurs interventions, y compris lorsque le sénateur concerné n’est pas présent.
Et Jon Husted n’est pas le seul à bénéficier de cette nouvelle attention esthétique. Trump a également complimenté l’apparence de Rick Jackson, Mike Collins et d’autres candidats républicains, avec un vocabulaire insistant sur la beauté, la force physique et la virilité.
L’affaire est devenue suffisamment commentée pour que le vice-président J. D. Vance plaisante lui-même sur le sujet lors d’une intervention dans l’Ohio, annonçant qu’il n’allait pas, à son tour, parler des fesses de Jon Husted.
Mais derrière cette séquence burlesque apparaît une interrogation plus sérieuse : pourquoi le président américain accorde-t-il autant d’importance au physique des hommes qu’il soutient ?
Une première explication tient à son rapport ancien à l’apparence. Avant la politique, Trump a construit sa notoriété dans l’immobilier, les concours de beauté et la télévision. Son univers repose depuis longtemps sur la mise en scène des individus, la compétition, la domination et les signes extérieurs de réussite. Dans ce système de représentation, un homme puissant doit aussi paraître puissant. Un corps athlétique devient une métaphore de la solidité politique.
L’admiration exprimée pour Jon Husted pourrait ainsi relever moins d’une fascination sexuelle que d’une célébration presque caricaturale de la virilité. Trump ne présente pas seulement son allié comme un candidat compétent : il le décrit comme un homme physiquement impressionnant, capable de dominer ses adversaires.
C’est notamment l’une des pistes explorées par The Atlantic, qui rapproche cette mise en scène du goût de Trump pour le spectacle, les personnalités fortes et les représentations traditionnelles de la masculinité.
Reste la question de l’âge et de l’éventuelle désinhibition.
Donald Trump a 80 ans. À cet âge, comme à d’autres, certaines modifications du comportement peuvent justifier une évaluation médicale lorsqu’elles sont nouvelles, persistantes et accompagnées d’autres symptômes. La désinhibition, les répétitions inhabituelles ou les changements marqués de personnalité peuvent parfois apparaître dans des troubles neurologiques. Mais ils peuvent également avoir de nombreuses autres explications.
Il serait médicalement infondé de conclure à un début de démence ou de sénilité sur la seule base de ces déclarations publiques. Aucun des épisodes rapportés ne permet, isolément ou ensemble, d’établir un diagnostic. Il faudrait notamment connaître l’évolution réelle de son fonctionnement cognitif, disposer d’un examen clinique et écarter d’autres causes.
Il faut également rappeler que Trump ne découvre pas à 80 ans l’art de la digression. Ses discours improvisés, ses répétitions, ses anecdotes personnelles et ses provocations constituent depuis longtemps des caractéristiques de sa communication publique.
L’hypothèse d’une stratégie de spectacle mérite donc autant d’attention que celle d’une éventuelle modification de son comportement.
Car Trump possède une capacité bien documentée à déplacer le centre de gravité de l’actualité. Une remarque inattendue devient une séquence télévisée. Une vulgarité se transforme en polémique. Les humoristes s’en emparent, les réseaux sociaux la reproduisent et les journalistes consacrent plusieurs minutes à commenter ce qui, chez un autre responsable politique, aurait peut-être été considéré comme une simple plaisanterie déplacée.
Le 23 octobre, l’humoriste Seth Meyers s’est ainsi moqué de cette fascination présidentielle pour les corps masculins. L’émission The View a également débattu de ces propos, plusieurs intervenantes soulignant le contraste entre ces digressions anatomiques et les préoccupations économiques des électeurs.
C’est probablement ici que se trouve la véritable question politique.
Que Donald Trump trouve les fesses d’un sénateur particulièrement musclées ne constitue pas, en soi, un problème de gouvernement. Un président a parfaitement le droit de plaisanter, de complimenter un collègue ou de se montrer maladroit. Le problème éventuel apparaît lorsque ces digressions occupent une place importante dans des interventions censées éclairer les électeurs sur des décisions économiques, diplomatiques et sociales.
À quelques semaines des élections de mi-mandat, les Américains attendent des réponses sur le pouvoir d’achat, les conflits internationaux, l’emploi et l’avenir de leur pays. La campagne électorale offre pourtant régulièrement le spectacle d’un président commentant la beauté de ses alliés ou la musculature de leurs jambes.
Il existe aussi un paradoxe culturel intéressant. Dans un environnement politique où les questions de genre et de sexualité provoquent des affrontements permanents, ces commentaires masculins donnent lieu à des plaisanteries sur l’orientation sexuelle du président. Or admirer ou complimenter le corps d’un homme ne permet évidemment de tirer aucune conclusion sur sa sexualité. La question pertinente est celle du sens politique de ces descriptions et de leur place dans la communication présidentielle.
La répétition de ces anecdotes pourrait être une technique pour amuser ses partisans, une manière de valoriser ses candidats, une habitude personnelle amplifiée par les médias ou simplement une nouvelle illustration de son goût pour la provocation.
Il serait imprudent de trancher sans éléments supplémentaires.
Une chose est certaine, cependant : cette histoire raconte quelque chose de la transformation du discours politique américain. L’apparence physique devient un argument de campagne, la provocation un événement médiatique et la personnalité du président un spectacle permanent.
Il y a quelques décennies, on aurait probablement demandé à un candidat au Sénat de détailler ses propositions économiques. Aujourd’hui, Jon Husted se retrouve au centre de l’attention nationale parce que le président des États-Unis a décidé de commenter publiquement son postérieur.
Faut-il en rire ? Certainement, si l’on apprécie l’absurde. Faut-il s’interroger sur le niveau du débat public ? La question mérite d’être posée. Faut-il y voir une preuve de sénilité ? Non : les faits disponibles ne permettent pas cette conclusion.
Le véritable mystère n’est finalement pas de savoir pourquoi Donald Trump regarde les fesses des hommes. C’est de comprendre pourquoi, dans une démocratie confrontée à des enjeux aussi considérables, ce sont parfois ces quelques secondes de discours qui finissent par occuper toute la conversation.





