Je connais les règles de la perspective. J’ai
appris à mesurer, à organiser les proportions,
à construire une profondeur. Mais ce savoir
ne détermine pas mon geste.
Je dessine à main levée, depuis toujours.
Une ligne apparaît, puis une autre. Leur
rencontre modifie déjà ce que je perçois. Une
distance surgit entre deux formes, une
profondeur se révèle là où je ne l’attendais
pas. Je découvre un espace dont je ne
connais pas encore les possibilités.
Le papier n’est jamais vide.
Sa lumière, sa surface et ses limites
participent à ce qui apparaît. Une trace
transforme ce qui l’entoure. Le blanc entre les
lignes peut devenir une distance, une
ouverture inattendue.
La couleur déplace à son tour les équilibres.
Elle rapproche, éloigne, transforme les
relations entre les éléments pourtant
immobiles. Une seule couleur peut faire naître
une profondeur que je n’avais pas anticipée.
Le papier transforme les lignes, les lignes
transforment les couleurs, les couleurs
transforment le papier.
Rien n’existe séparément.
Je prends des décisions sans toujours en
connaître les conséquences. Ce qui semblait
proche devient lointain. Ce qui paraissait
stable s’ouvre soudainement. Mon regard
découvre ce que ma main vient de rendre
possible.
Il arrive alors que cette profondeur devienne
une sensation physique.
La feuille demeure devant moi, avec ses
dimensions définies. Pourtant, l’espace qui s’y
constitue me donne la sensation de pouvoir y
entrer. Je ne perçois plus seulement des
relations entre des formes. J’éprouve une
profondeur qui engage mon corps, sans
qu’aucun élément ait quitté la surface du
papier.
Cette expérience suppose aucune
représentation reconnaissable. Une relation
entre deux couleurs, une densité de lignes ou
un intervalle laissé ouvert peuvent suffire à
faire naître cette sensation d’étendue.
Je ne mesure pas cet espace. Je le reconnais
lorsqu’il apparaît.
C’est mon premier vocabulaire, celui avec
lequel je regardais déjà le monde avant de
pouvoir le nommer.
Depuis l’enfance, les lignes et les couleurs me
conduisent vers des relations que je n’avais
pas prévues. Les apprentissages artistiques
ont enrichi mes possibilités sans remplacer
cette relation entre mon geste, mon attention
et ce que je perçois.
Je peux reprendre une ligne parce que la
profondeur qu’elle vient d’ouvrir demande à
être approfondie, ou laisser une zone intacte
parce que sa présence maintient un équilibre.
Mes décisions naissent de ce que le dessin
me donne à percevoir au moment où je le
réalise.
L’espace n’est donc pas seulement le résultat
de mon dessin. Il intervient dans sa
construction. À mesure qu’il se constitue, il
modifie mon attention, oriente mon geste et
ouvre de nouvelles possibilités graphiques.
Les lignes et les surfaces peuvent être
mesurées. Certaines relations spatiales
peuvent être décrites. Mais aucune de ces
mesures ne restitue entièrement l’expérience
d’une profondeur qui dépasse, dans ma
perception, les dimensions matérielles de la
feuille.
L’espace apparaît.
Je fais apparaître un espace que je n’avais
pas prévu. Dès qu’il existe, il transforme ce
que ma main peut encore inventer.





