Je rentre de Paris avec le bruit de la ville
encore en moi. Je referme mon parapluie, le
laisse sécher dans la douche et retrouve mes carnets.
Je vais dessiner.
Je ne me demande pas pourquoi. Dessiner
m’est aussi naturel que respirer. Ce langage
était là avant que je puisse nommer ce que je
ressentais. Il n’est pas venu prendre une
place dans ma vie. Il en fait partie.
J’ai besoin de créer.
Mais cette phrase ne suffit pas. Elle
suppose quelque chose dont je pourrais être
séparée. Le dessin n’est pas extérieur à moi.
Pendant des années, je n’ai rien eu
à expliquer.
Les carnets se remplissaient. Les formes
apparaissaient, les rythmes se prolongeaient.
Je ne cherchais pas à comprendre ce qui se
produisait en moi. Les expositions, les
vernissages, la perspective d’une carrière
artistique n’ont jamais eu la même importance
que le fait de dessiner.
Je ne crée pas pour produire des oeuvres.
Puis l’écriture a surgi.
Après un effondrement.
J’avais besoin de crier.
Ce que je ressentais ne pouvait plus rester
sans mots. Avec mon premier livre, j’ai
commencé à chercher comment dire ce qui
me traversait, ce que je ne savais pas encore
formuler, ce que j’aurais voulu rendre
accessible à d’autres.
Le dessin n’avait jamais exigé cet effort. Ma
main avançait sans attendre que je
comprenne. L’écriture me confrontait à
chaque mot, à ce qu’il révélait, à ce qu’il
laissait de côté.
Les mots arrivent toujours trop tard.
Lorsque je dessine, je ne m’observe pas. Mon
attention suit les formes, les hachures, les
couleurs. La fatigue peut s’effacer, les bruits
perdre leur présence, le temps cesser de
compter. Je ne sais pas toujours à quel
moment ces transformations surviennent.
C’est après que je cherche à comprendre.
Je regarde la feuille. Elle porte les traces de
mon geste, mais elle ne raconte pas ce que
mon corps a vécu.
Alors j’écris.
Je reviens sur les sensations disparues, les
déplacements de mon attention, ce que je n’ai
découvert qu’en cessant de dessiner. Je tente
de nommer une expérience dont une partie
m’échappe précisément parce que je la vis.
Ce travail est devenu une recherche.
J’interroge ce qui se produit dans l’acte de
créer, avec le désir d’en approfondir la
compréhension et de transmettre ce que cette
exploration me permet de découvrir.
Une oeuvre n’a pas besoin de son histoire
intérieure pour exister. Pourtant, derrière ce
qu’elle donne à voir, il y a une expérience que
le regard seul ne peut entièrement connaître.
C’est vers elle que je tends la main.
Je reviens à mon carnet.
L’écriture me demande de chercher les mots
pour ce que je vis.
Le dessin ne m’en a jamais demandé aucun.





