Il pleut sur Paris.
Le ciel descend dans les flaques.
Les façades se prolongent sur le bitume. Les
parapluies déplacent les silhouettes. La
lumière glisse sur les vitrines, se fragmente
sous les roues des voitures.
Je marche.
Un homme traverse la rue. Giacometti.
Sa silhouette et la sculpture surgissent
ensemble. L’homme poursuit son chemin.
L’oeuvre, elle, reste un instant dans mon
regard.
Je ne compare pas le monde aux oeuvres.
Je regarde avec elles.
Plus loin, Turner apparaît dans une flaque. Le
reflet du ciel tremble sous la pluie. Aucun
tableau précis ne s’impose. La lumière se
mêle aux couleurs, et sa peinture est là, aussi
naturellement que l’eau sur le bitume.
J’ai passé des années devant des oeuvres.
Certaines m’ont retenue longtemps. D’autres
n’ont traversé mon regard qu’une seule fois.
Je me suis attardée sur la direction d’un trait,
les variations d’une surface peinte, les
tensions d’un corps sculpté. Mais ce qui
demeure ne dépend pas toujours du temps
passé à regarder.
J’apprends profondément par le regard.
Certaines oeuvres laissent en moi une
empreinte dès la première rencontre. Il me
suffit de les voir. Je n’ai pas besoin de
chercher à les mémoriser, ni même de
comprendre ce qui, en elles, me retient. Leur
présence s’inscrit immédiatement dans mon
univers visuel, avec une évidence qui m’est
naturelle.
Toutes les oeuvres ne laissent pas cette
empreinte. Certaines demeurent, d’autres
passent. Celles qui restent ne sont pas
nécessairement des images dont je pourrais
restituer chaque détail. Elles appartiennent à
mon langage visuel. Je peux les reconnaître
des années plus tard, dans une posture, une
lumière, une silhouette, sans les avoir
cherchées.
Une épaule inclinée, un mur assombri par la
pluie, une couleur qui se défait sur l’eau, et la
reconnaissance est immédiate. Le nom d’un
artiste peut surgir avant même que j’aie pris
conscience de ce qui, dans la scène, l’a fait
naître.
Je ne quitte pas la rue pour entrer dans une
peinture. Le passant demeure un passant, la
flaque une flaque. Les oeuvres apparaissent
avec eux, dans la même expérience. Elles ne
prennent pas leur place. Elles sont là aussi.
Je peux retourner dans un musée, retrouver
une sculpture, observer à nouveau ses
volumes. Mais je ne peux pas décider du
moment où elle se présentera dans mon
quotidien. Cette rencontre-là échappe à toute
intention.
Le passant a disparu au coin du boulevard. La
flaque est derrière moi. La pluie continue.
Je poursuis mon chemin.
À un feu rouge, une femme attend sous son
parapluie. Son visage se reflète dans la vitre
éclairée d’un café.
Hopper.
La femme est toujours là.
Et Hopper aussi.





