Ce matin, je suis orange, un orange vif,
presque rouge.
Cette couleur n’est pas une pensée. Elle est
présente dans mon corps, aussi réelle que le
mouvement de mes mains ou le contact du
sol sous mes pieds. Je la vois et je la ressens
simultanément. Elle n’appartient ni aux objets
que je regarde ni aux émotions que je
traverse. Elle existe, avec une précision que je
reconnais immédiatement.
Je ne vois pas cette couleur, je vis en elle.
Au réveil, l’orange est déjà là. Il accompagne
les premiers gestes de ma journée sans
réclamer mon attention. Je peux regarder
ailleurs, penser à autre chose. Sa présence
demeure.
Je pars marcher.
Paris est encore calme. Je rejoins les quais.
La Seine disperse des milliers d’éclats de
lumière. Je passe devant les Beaux-Arts. Des
souvenirs apparaissent, puis s’éloignent. Je
continue, attentive au rythme de mes pas, aux
bruits de la ville, aux variations de la lumière.
L’orange change.
Je ne sais pas quand sa transformation
a commencé.
L’orange se desserre, le rouge s’éloigne, un
rose apparaît, puis un jaune si pâle qu’il
semble respirer davantage qu’il ne brille.
Je ne regarde pas ces couleurs défiler. Je les
éprouve physiquement. Je reconnais le rose
lorsqu’il est là, sans pouvoir retrouver l’instant
où l’orange a cessé de l’être.
Je ralentis, traverse un pont, change de rue.
Je connais la direction de mes pas, mais pas
celle de mes couleurs. Leur succession
échappe à mes décisions.
Autour de moi, les bruits, les mouvements, la
lumière continuent de solliciter mon attention.
Leur intensité demeure, mais ma manière de
les recevoir peut se modifier. Je remarque
parfois ce changement en même temps que
celui de mes couleurs, sans pouvoir affirmer
que l’un provoque l’autre.
Je peux retrouver les quais, les intersections,
les façades. Refaire exactement le trajet de
ma promenade.
Mais je ne peux pas revenir à l’orange de
ce matin.
Je choisis mon rythme. Je choisis mon
trajet. Je choisis la durée.
Je ne choisis pas le parcours de
mes couleurs.
Lorsque je rentre, une autre couleur est
présente. Je la reconnais avec la même
évidence que l’orange du réveil. Entre les
deux, quelque chose s’est transformé sans
que je puisse en retrouver toutes les étapes.
Je sais où j’ai marché.
Je ne sais pas où je suis devenue jaune.





