Art of Juliette

Quand le monde passe à l’arrière-plan

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« Je ne sais jamais ce qui va apparaître. Je
sais toujours comment commencer. »

Comment la familiarité d’un langage graphique pratiqué depuis l’enfance permet-elle de déplacer presque instantanément l’attention, d’un environnement dont les sollicitations s’imposent simultanément vers une activité créatrice dont le commencement est familier, mais dont le devenir demeure imprévisible ?

Le monde m’arrive de face.

Une odeur, une voix derrière moi, le
frottement d’une roue sur le trottoir,
un reflet sur une vitre, une silhouette
qui traverse mon regard. Tout surgit
simultanément, avec la même intensité,
sans ordre ni distance. Je ne peux décider
de ce qui mérite mon attention.

Je peux être émerveillée par une nuance
de couleur que personne ne remarque et,
dans le même instant, éprouver la violence
d’un bruit auquel les autres semblent
indifférents. Ce n’est pas le monde qui
manque de beauté. C’est sa profusion qui
parfois me dépasse.

À mesure que les heures passent, mon
abdomen se contracte. Les tensions gagnent
mon corps. Je continue de recevoir ce qui
m’entoure, même lorsque je n’ai plus la
disponibilité de l’accueillir.

Puis j’ouvre mon carnet.

Je retrouve mes outils. Mes hachures, mes
courbes, mes couleurs. Un langage constitué
bien avant que je sache ce qu’il me
permettrait un jour d’éprouver.

Je n’ai pas à chercher mon premier geste.

Il est déjà disponible.

Ce qui me parvenait de toutes parts
commence à reculer. Les bruits persistent, les
corps circulent, les lumières changent. Rien
ne s’est arrêté. Pourtant, ce qui m’atteignait
avec une intensité presque égale ne réclame
plus simultanément ma présence.

Je n’ai pas modifié le monde. J’ai modifié la
place qu’il occupe en moi.

Je peux entrer dans le dessin en quelques
instants. Sans préparation, sans attendre le
silence ni rechercher une disposition
particulière. Mon langage graphique m’est
devenu si familier que l’engagement de mon
attention semble précéder toute décision
consciente de m’y consacrer.

Cette familiarité ne rend pas le dessin
prévisible. Elle rend son commencement
disponible.

Je connais mes gestes. Je ne connais pas
ce qu’ils vont produire ensemble. Les
hachures se multiplient, les couleurs se
répondent, les formes déplacent leurs
propres équilibres. Je retrouve un vocabulaire
ancien dans des relations qui n’ont encore
jamais existé.

Je n’ai pas besoin de chercher comment
dessiner pour découvrir ce que le dessin peut
devenir.

Dehors, les évènements surgissent sans ma
participation. Sur la feuille, les formes
apparaissent dans une activité à laquelle je
prends part, sans que je puisse en prévoir le
développement.

Je peux prolonger une courbe, interrompre un
rythme, modifier une couleur. Ce qui apparaît
n’est jamais entièrement décidé à l’avance,
mais je peux répondre à ses transformations.
Mon attention ne se disperse plus entre des
sollicitations étrangères les unes aux autres.
Elle se déploie dans une continuité que mes
gestes contribuent à faire naître.

Je ne suis pas moins attentive. Je suis
attentive autrement.

Je peux dessiner longtemps, intensément,
jusqu’à l’épuisement. Ce n’est pas un repos.
Les tensions corporelles peuvent s’apaiser ou
devenir imperceptibles pendant que je
travaille, sans que l’effort disparaisse.
L’immersion ne me rend pas moins engagée.
Elle modifie ce qui parvient jusqu’à moi.

Ce qui m’interroge n’est donc pas seulement
cette capacité d’immersion, mais sa rapidité.
Comment quelques gestes peuvent-ils suffire
à réorganiser mon expérience perceptive,
alors que le monde autour de moi demeure
inchangé ?

Je ne sais pas quelle part revient à mes
dispositions perceptives, à la répétition des
gestes ou à la familiarité acquise depuis
l’enfance. Je sais seulement qu’un passage
s’effectue : quelques instants auparavant,
tout semblait réclamer mon attention.
Désormais, elle est entièrement engagée
dans ce qui apparaît sous ma main.

Le monde continue de surgir.

Je n’ai pas appris à l’empêcher.

J’ai appris à commencer.

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