Je sens une couleur arriver.
Elle ne se présente pas seulement à mes
yeux. Les odeurs, les goûts, les parfums, les
images mentales : tout devient vert. Ce
changement traverse l’ensemble de mes
perceptions avant de trouver sa place sur la
feuille.
Pourtant, je dessine encore en rose.
Je connais déjà le vert par ce que j’éprouve,
tandis que le rose continue de nourrir mon
langage graphique. Je n’ai décidé ni de
prolonger l’un ni de faire attendre l’autre.
Puis le vert apparaît dans un dessin.
Il rencontre mes formes, mes hachures, mes
densités. Il se déploie autrement d’une feuille
à l’autre. Sa présence peut durer des
semaines, des mois, sans que je sache
combien de compositions elle traversera.
Je dessine beaucoup. Les feuilles se
succèdent sans former une série préméditée.
Les couleurs reviennent, se mêlent,
s’éloignent, réapparaissent. Une dominante
se maintient tandis que les compositions se
renouvellent.
Lorsque je retrouve ces dessins plusieurs
mois plus tard, je peux suivre les
transformations chromatiques de mon travail.
Je reconnais des périodes que j’avais vécues
de l’intérieur, mais dont je découvre alors
l’étendue graphique.
Cette succession ne raconte pourtant pas
exactement ce qui s’est passé dans mes
perceptions.
Le vert pouvait déjà être partout en moi alors
que mes feuilles demeuraient roses. Une
couleur peut aussi continuer d’apparaître
dans mes dessins alors qu’une autre occupe
désormais mes sensations.
Ce que je vis dans la simultanéité de mes
perceptions ne se déploie pas au même
rythme que ce que je crée. Mes dessins ne
restituent pas ce temps intérieur. Ils
rendent visible le leur.





