Art of Juliette

Vivre à contretemps

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« Je ne vis pas à contretemps pour recevoir
moins du monde. Je vis à contretemps pour
pouvoir en recevoir davantage. »

Comment le décalage entre mon rythme perceptif et les rythmes collectifs transforme-t-il ma disponibilité au monde, en ouvrant des possibilités de découverte qui s’accompagnent aussi de limites et de solitude ?

Il est des heures où le monde apparaît
avant que nous ne recommencerions à le
connaître.

Au fil des années, j’ai découvert qu’il existait
une heure à Paris où la ville retrouvait une
qualité de présence que le reste de la journée
rendait presque invisible.

Ce n’est pas la ville qui change, c’est
la rencontre.

Je me suis levée à 6H18. Le jour était déjà là.

La ville retenait encore son souffle.

Je pars marcher.

Je ne cherche ni un itinéraire ni une
destination.

Je cherche une heure.

Une heure qui ne m’impose encore rien.

Une heure où je puisse rencontrer le
monde avant qu’il ne m’entraîne dans son
rythme.

À cette heure-là, Paris n’est pas vide.

Il est rendu à lui-même.

Les rues ne sont plus des raccourcis, les
façades ne sont plus un fond de décor.

Les pierres retrouvent leur silence, le ciel
reprend de la hauteur.

J’ai parfois l’impression d’avoir Paris pour moi
seule, comme si j’entrais au Louvre avant son
ouverture.

La Joconde serait exactement la même.

Pourtant tout serait différent.

Je ne rencontrerais plus une
oeuvre célèbre.

Je rencontrerais un visage.

Mes perceptions ne sont pas moins intenses
à cette heure. Mais les sollicitations sont
moins nombreuses. Une couleur, une odeur,
une lumière peuvent retenir mon attention
sans être aussitôt rejointes par une multitude
d’autres présences.

Je vois davantage parce que j’ai l’espace
mental pour le faire.

Puis la ville s’anime.

Les vitrines s’allument, les cafés ouvrent
leurs portes, les conversations remplissent les
trottoirs, les moteurs recouvrent peu à peu le
bruit des pas.

Rien n’a disparu.

Et pourtant quelque chose s’est éloigné.

Ce n’est pas la beauté, elle demeure.

C’est ma disponibilité pour la rencontrer. Les
voix, les mouvements, les bruits arrivent
ensemble. Je ne peux décider de ce qui
s’effacera derrière le reste. Tout m’atteint,
mais je ne peux plus m’attarder de la même
manière.

Alors je me décale.

Je recherche les heures où les rues ne sont
pas encore remplies, les lieux avant l’arrivée
des foules, les intervalles que le rythme
collectif laisse disponibles. Je n’ai pas besoin
que le monde m’offre moins. J’ai besoin de
pouvoir le recevoir sans en être absorbée.

Il y a l’horloge du monde, celle des départs,
des rendez-vous, des heures de pointe, des
portes qui s’ouvrent et se ferment. Et il y a la
mienne, qui se règle sur les conditions dans
lesquelles je peux vivre pleinement ce qui
m’entoure.

Ces deux horloges ne sont pas toujours à la
même heure.

Ce décalage me donne une liberté. Mais il a
aussi son prix.

Ce matin encore, j’avais choisi l’heure où Paris
me laissait toute la place pour le regarder.

Mais les galeries étaient fermées.

J’étais disponible pour entrer, mais les portes
ne s’ouvraient pas encore. Je peux choisir
mon heure, mais je ne peux pas demander au
monde de vivre à la mienne.

Cette différence ne se limite pas aux horaires.
Elle traverse aussi mon langage.

J’ai commencé à dessiner avant de pouvoir
mettre des mots sur ce que je percevais.
Aujourd’hui encore, lorsque les images, les
bruits et les mouvements deviennent trop
nombreux, je peux ouvrir un carnet et
commencer à dessiner. Ce geste est une
réponse immédiate, familière, qui ne passe
pas d’abord par la parole.

Mais ce qui m’est naturel ne trouve pas
toujours son équivalent chez les autres. Il y a
dans cette différence une solitude
particulière. Je peux être profondément
heureuse de percevoir avec cette intensité,
de posséder ce langage qui m’accompagne
depuis l’enfance, et souhaiter parfois que
quelqu’un puisse éprouver, ne serait-ce qu’un
instant, ce qui m’est familier.

Le dessin ne reproduit pas ce que je découvre
dans mes promenades. Mais ces rencontres
me nourrissent. Elles participent à cette vie
perceptive dont mon dessin poursuit
l’exploration selon son propre rythme.

Je ne cherche pas à ralentir le monde.

Je ne le pourrais pas.

Je cherche seulement à ne pas
commencer ma journée au rythme de son
urgence.

Je repars presque chaque matin.

Le jour finit toujours pas gagner.

Paris retrouve son élan.

Je m’y mêle à mon tour. Les rues se
remplissent, les voix se croisent, les galeries
ouvrent enfin leurs portes. Il me faudra
parfois attendre, revenir, accepter que les
heures où je me sens le plus disponible ne
soient pas celles où tout m’est accessible.

Mais avant que les portes ne s’ouvrent, j’avais
déjà rencontré quelque chose.

La ville n’avait pas encore commencé
sa journée.

La mienne avait déjà trouvé son heure.

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