Art of Juliette

Donner des mots à ce que je sais

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« Je n’écris pas pour découvrir ce que je
perçois. J’écris pour tenter de transmettre ce
que je n’ai jamais eu besoin de me dire. »

Comment l’écriture peut-elle rendre perceptible à autrui la dimension langagière d’un dessin principalement reçu comme une image esthétique, sans traduire ni réduire le vocabulaire graphique singulier qui le constitue ?

Mon vocabulaire graphique n’a jamais
demandé à être traduit.

Il s’est constitué dès l’enfance, dans une
relation immédiate entre les perceptions,
mon attention et mon geste. Je connaissais
les sensations qui accompagnaient mon
dessin sans éprouver le besoin de les
nommer.

Il possédait déjà sa propre grammaire, sa
propre justesse, sa propre manière de penser.

Pourtant, ce que je reconnais comme un
langage est souvent reçu par les autres
comme une image. Le regard rencontre des
couleurs, des rythmes, des densités, des
relations entre les formes. Il peut y percevoir
une cohérence, pressentir une écriture dont il
ne connaît pas les règles. Ce qui apparaît
comme une composition esthétique constitue
pour moi un texte graphique.

Ce vocabulaire, élaboré au fil des années, ne
possède ni alphabet partagé ni
correspondance fixe entre un signe et une
signification. Une couleur ne désigne pas une
sensation précise. Une ligne ne renvoie pas à
une idée isolée. Son langage réside dans les
relations entre les éléments et dans leur
transformation au cours du dessin.

Mon vocabulaire graphique est né bien
avant l’idée de faire oeuvre.

Je ne cherchais pas une esthétique.

Je cherchais une justesse.

Cette justesse appartenait à la relation entre
ce que j’éprouvais et ce que mon geste faisait
apparaître. Je pouvais reconnaître qu’une
trace devait être reprise, qu’une densité
demandait à être approfondie, sans avoir à
formuler les raisons de cette décision.

Aujourd’hui encore, je ne dessine pas en me
racontant ce que je fais. Je connais mon
langage par l’expérience que j’en ai. Le
spectateur peut en recevoir l’organisation,
les tensions, parfois même la dimension
d’écriture, sans connaître les sensations ni les
mouvements d’attention qui ont accompagné
son élaboration.

Nous regardons le même dessin depuis deux
expériences différentes.

C’est dans cette différence que mon écriture
a progressivement trouvé une autre
nécessité.

Les mots sont d’abord apparus dans ma vie à
la suite d’un effondrement personnel, pour
dire ce que je ressentais. Plus tard, la
découverte de mon autisme, de mon haut
potentiel intellectuel et de ma synesthésie
m’a conduite à vouloir transmettre une
expérience perceptive que je connaissais
depuis toujours. Avec mon troisième livre,
l’écriture s’est rapprochée de mon dessin.

Non pour expliquer les dessins, ils n’en
avaient pas besoin.

Je souhaitais donner accès à quelque chose
de leur constitution intérieure. Non pas
révéler un message dissimulé derrière les
formes, mais raconter ce qui engage mon
geste et participe à l’élaboration de ce
langage.

L’écriture me permet d’entrer avec les autres
à l’intérieur même de cette matière. Elle me
donne la possibilité de parler de ce que
j’éprouve pendant que je dessine, de ce qui
oriente mes décisions graphiques sans
devenir nécessairement visible dans l’oeuvre
achevée.

Mais les mots introduisent une difficulté
particulière. Là où plusieurs sensations
peuvent coexister, la phrase impose une
succession. Je dois parfois séparer ce que
j’éprouve ensemble, donner un ordre à ce qui
ne s’est pas présenté ainsi.

Je peux savoir exactement ce que je souhaite
transmettre sans parvenir immédiatement à le
formuler. Je reprends une phrase, je déplace
un mot, j’abandonne une comparaison. Ce
travail ne m’apprend pas ce que je perçois. Il
m’oblige à chercher comment le dire sans le
dénaturer.

Le dessin demeure mon lieu de pensée.
L’écriture devient le lieu de la relation.

Cette relation est différente de celle que
l’oeuvre établit par elle-même. Les mots
ouvrent un échange dans lequel je peux
prendre la parole depuis l’intérieur de mon
expérience graphique, sans imposer au
regard de l’autre une interprétation de ce qu’il
voit.

C’est dans cet écart que se situe une part
essentielle de ma recherche-création :
examiner ce qui peut être transmis d’un
langage dont je connais intimement la
constitution, sans confondre cette
connaissance avec celle que le regard d’autrui
peut en construire.

Je n’ai jamais quitté le dessin.

Il demeure mon premier langage. L’écriture ne
vient ni le compléter ni lui donner une
légitimité nouvelle. Elle me permet de
partager ce que je sais de son élaboration,
sans chercher à le traduire.

Je ne demande pas que l’on sache lire mon
langage. Je voudrais que l’on sache qu’il
existe.

Je n’ai pas besoin des mots pour écrire avec
mon dessin. j’ai besoin des mots pour dire
aux autres qu’il s’agit d’une écriture.

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