Art of Juliette

La solitude de l’évidence

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« Nous traversons les mêmes lieux, les
mêmes événements, mais ce qu’ils déposent
en chacun de nous n’a ni les mêmes couleurs,
ni les mêmes sensations, ni la même
profondeur. »

Que révèle la solitude perceptive de notre manière de vivre des expériences communes, lorsque ce qui s’impose à l’un avec évidence demeure absent de l’expérience de l’autre, et en quoi le dessin et l’écriture peuvent-ils rendre imaginable ce qui ne se transmet pas directement par les sens ?

Nous pouvons être réunis dans un même
instant sans en éprouver la même réalité.
Assister à un événement, entendre les mêmes
paroles, regarder un paysage, traverser un
lieu ensemble. Ce qui nous entoure est
commun. Ce qui se produit en nous ne l’est
pas.

Ce qui m’apparaît ne se limite pas à ce que
mes yeux rencontrent. Les sensations se
prolongent les unes dans les autres, parfois
avant même que je puisse les distinguer.

Je peux reconnaître une couleur dans un
lieu et la retrouver ailleurs, dans une
sensation, une odeur, une présence qui
n’appartient plus seulement à ce que je
regarde. Les formes ne s’arrêtent pas
toujours à leurs contours. Un mouvement
peut se poursuivre en moi alors que ce qui l’a
provoqué est immobile. Une parole peut
laisser une sensation dont la durée dépasse
celle de la conversation.

Ce que je reçois du monde traverse mon
corps. Dans le dessin, d’autres relations
apparaissent entre les lignes, les couleurs et
les espaces. Elles appartiennent au même
univers sensible, sans en être la
représentation.

Nous pouvons être d’accord sur le nom
d’une couleur sans éprouver sa présence de
la même manière. Nous pouvons suivre du
regard une même ligne sans ressentir le
mouvement qu’elle provoque. Nous pouvons
nous tenir dans le même silence sans qu’il
possède pour chacun la même densité.

Ce qui m’isole n’est pas seulement cette
différence. C’est l’évidence de ce que
j’éprouve face à quelqu’un pour qui cette
évidence n’existe pas.

Il m’arrive de vouloir montrer quelque chose
qui me saisit entièrement. Je le désigne, je
cherche les mots, je reviens sur un détail, une
couleur, un mouvement. L’autre regarde avec
attention, essaie sincèrement de comprendre.
Pourtant, ce qui m’apparaît immédiatement
demeure absent de son expérience. Je ne
peux ni lui donner ma sensation ni entrer dans
la sienne. Nous pouvons nous rejoindre dans
les mots sans nous rejoindre dans les
sensations.

On peut être très proche de quelqu’un et
demeurer seul dans ce que l’on perçoit.

Je perçois davantage. D’autres couleurs
apparaissent, des nuances et des relations
que ceux qui m’entourent ne distinguent pas.
Certaines couleurs possèdent une odeur,
d’autres traversent mon corps avant même
que je puisse les nommer. Je les vois, je les
ressens, et parfois je ne sais plus où finit la
couleur et où commence la sensation.

Ce qui me sépare de l’autre n’est pas
seulement ce que je perçois. C’est aussi
l’impossibilité de lui faire reconnaître
immédiatement ce qui m’apparaît. Une
sensation peut être si présente qu’elle semble
ne pouvoir échapper à personne. Pourtant,
elle peut ne trouver aucun écho chez celui qui
se tient à côté de moi. Cette solitude ne vient
pas de l’absence de l’autre. Elle naît
précisément de sa présence.

Le dessin est mon premier langage, mais il
n’est pas la limite de ce que je cherche à
transmettre. Dessiner l’attention est une
traversée de mon univers perceptif, de ce qui
se produit entre le monde extérieur et ce que
j’éprouve intérieurement. J’écris pour donner
accès à ce que l’autre ne voit pas, et dont il
ignore parfois jusqu’à l’existence.

Je ne peux pas abolir cette distance entre
les perceptions. Je peux seulement essayer
de ne pas la laisser entièrement silencieuse.

Nous pouvons raconter ensemble le même
événement. Nous pouvons en conserver les
mêmes dates, les mêmes lieux, les mêmes
mots. Mais ce qui s’est produit en chacun de
nous ne figure dans aucun récit commun.

Et lorsque l’autre me dit qu’il a vu la même
chose que moi, je ne sais toujours pas ce qu’il
a vu.

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