Le dessin continue. Les feuilles se succèdent.
Le dessin, lui, ne connaît pas les pages.
Je reconnais le moment où un dessin est
achevé. Les lignes, les couleurs et les espaces ont
trouvé entre eux des relations que je n’éprouve
plus le besoin de modifier. Je le vois autant que je
le ressens. Mon regard ne cherche plus ce qui
pourrait être déplacé, ma main n’attend plus
aucun geste. Le dessin est allé au bout de lui-
même. Il ne lui manque rien.
Pourtant, son achèvement ne met pas fin à ce
que je dessine.
Une phrase peut trouver son point final sans
que le livre soit terminé. La suivante ne vient ni la
reproduire ni la corriger. Elle poursuit l’écriture.
Mes dessins appartiennent à cette même
continuité. Chacun possède son propre
achèvement, sans que j’aie le sentiment de
recommencer.
Il arrive que l’on regarde mes dessins comme
une suite. Je les vois comme une continuité.
Les feuilles peuvent être très différentes. Les
lignes occupent autrement l’espace, les couleurs
se déplacent, les rythmes changent. Je n’établis
aucune correspondance volontaire avec le dessin
précédent. Pourtant, je reconnais dans chacun la
poursuite d’un même langage.
Quelques lignes m’accompagnent depuis si
longtemps que je ne saurais dire à quel moment
nous nous sommes rencontrées. Je les retrouve,
ou peut-être est-ce elles qui me retrouvent.
Je pourrais les tracer des centaines de fois
sans retrouver la même expérience. Une ligne
familière modifie l’espace dans lequel elle
apparaît, déplace mon attention, appelle parfois
un geste inattendu. Elle prend chaque fois sa
place dans des relations nouvelles.
Prenez dix lignes tracées à la main, elles
partageront un air de famille. Aucune pourtant ne
consentira à devenir la copie d’une autre.
L’une retiendra davantage le papier, l’autre
s’allégera presque malgré elle. Une troisième
hésitera avant de poursuivre sa courbe.
Une même inflexion peut ouvrir un espace sur
une feuille et en refermer un autre sur la suivante.
La ligne ne se définit pas seulement par sa forme,
mais par ce qu’elle transforme autour d’elle.
Je ne cherche pas nécessairement à inventer des
formes nouvelles. Je cherchent avant tout à aller
plus loin avec celles qui m’accompagnent, sans
savoir ce qu’elles peuvent encore faire apparaître.
L’achèvement d’un dessin ne se décide pas
avant lui. Il se révèle dans les relations entre les
formes, dans ce que mon regard reconnaît et
dans ce que mon corps éprouve. Vient un
moment où je sais que je peux m’arrêter. Ce n’est
pas une interruption, mais l’achèvement propre à
ce dessin.
Les années passent, les lignes demeurent. Non
parce qu’elles résistent au temps, parce qu’elles le
traversent avec moi. Elles changent autant que je
change.
Le temps transforme mes gestes et mes
perceptions. Ces transformations ne rompent pas
la continuité du langage. Elles en deviennent la
matière.
Mes dessins ne forment pas une collection. Ils
composent une seule oeuvre dispersée. Chaque
feuille en reçoit une part, aucune ne la contient
tout entière.
Je pourrais réunir toutes mes feuilles sans
obtenir la totalité du dessin dont je parle. Ce qui
les relie ne se trouve pas seulement dans leurs
formes visibles, mais dans la continuité du geste
et de l’attention qui les ont fait apparaître. Chaque
dessin possède son intégrité. Aucun n’est le
fragment inachevé d’une oeuvre qu’il faudrait
reconstituer.
L’infini ne tient pas à une oeuvre que je serais
incapable de terminer. Chaque dessin peut être
pleinement achevé, sans que le langage qui le
traverse trouve avec lui sa conclusion. Ce qui
demeure ouvert n’est pas la feuille, mais la
possibilité de poursuivre.
Je n’ai pas besoin de laisser une oeuvre ouverte
pour que la suivante existe.
Je connais la fin de mes dessins. Je ne connais
pas celle de mon dessin.





