J’ai appris à dessiner ce que je voyais. À
observer les proportions d’un corps, à
construire une perspective, à comprendre la
lumière, les volumes et l’espace. J’ai acquis
les techniques que l’on enseigne dans les
écoles d’art.
Pourtant, ce n’est pas ainsi que je dessine.
Ces apprentissages m’ont permis de
développer des capacités, d’affiner mon
observation et de découvrir des relations que
je n’aurais pas nécessairement remarquées :
la manière dont les formes occupent un
espace, dont les éléments se répondent, dont
une variation de lumière transforme ce que je
distingue.
Mais ce que les écoles d’art m’ont apporté
dépasse largement l’acquisition de
techniques.
Elles m’ont ouvert un monde.
j’y ai rencontré des artistes, des professeurs,
découvert des oeuvres et des démarches, des
manières de penser et de regarder. J’y ai
acquis une culture qui a élargi mes horizons
et nourri ma curiosité. Ces expériences ont
certainement contribué au développement de
mon langage graphique, sans que je puisse
déterminer précisément comment.
Ce qu’elles ne m’ont pas donné, c’est ce
langage lui-même.
Le dessin n’est jamais entré dans ma vie
comme un apprentissage.
Je dessinais avant de connaître les principes
de la représentation. Je n’avais pas besoin de
comprendre la perspective ou les proportions
pour engager mon geste. Mon dessin
possédait déjà ses propres formes, ses
propres rythmes, une organisation que je ne
rattachais à aucun enseignement.
Plus tard, j’ai appris d’autres manières de
dessiner. Je les ai étudiées, comprises,
expérimentées. Mais elles ne sont jamais
devenues les principes à partir desquels mon
langage s’organise.
Je peux savoir représenter un visage sans
jamais éprouver le besoin d’en dessiner un.
Je peux connaître la perspective sans
chercher à construire un espace perspectif.
Ces savoirs existent, mais ils ne constituent
pas le vocabulaire de mon dessin.
Ce qui m’interroge n’est pas seulement de
posséder des connaissances que je n’utilise
pas pour dessiner. C’est de ne pouvoir
déterminer ce qui, dans mon langage,
appartient à des dispositions anciennes et ce
qui a été transformé par les apprentissages.
Je peux avoir appris à observer autrement
sans retrouver, dans mes dessins, les formes
que l’on m’a enseigné à représenter.
Les enseignements reçus ont pu élargir mon
attention à certaines relations entre les
formes, les espaces et les éléments. Les
rencontres artistiques ont pu modifier ma
manière de regarder, sans que ces
transformations deviennent des procédés
graphiques identifiables.
L’apprentissage ne se limite donc pas à ce
que je sais reproduire. Il comprend aussi ce
qui a pu transformer ma perception, sans que
je puisse en mesurer les effets.
C’est ici que la distinction entre l’inné et
l’acquis devient incertaine.
Mon langage existait avant ma formation
artistique. Mais cette antériorité ne suffit pas
à établir qu’il était inné. Ce qui nous semble
spontané peut déjà être le résultat
d’expériences précoces, tandis que les
apprentissages ultérieurs peuvent modifier
des dispositions sans en effacer la singularité.
Lorsque j’observe mes dessins successifs, je
reconnais des transformations dans la
précision du geste, la densité des hachures,
les rapports entre les couleurs et
l’organisation des espaces. Je ne peux
pourtant distinguer ce qui relève de la
pratique répétée, des connaissances
acquises ou des expériences qui ont
accompagné mon existence.
Tout cela se rencontre désormais dans un
langage qui continue de se développer.
Je ne cherche pas à retrouver une part de
moi-même qui aurait échappé à tout
apprentissage. Je cherche à comprendre
comment ce que j’ai acquis a pu enrichir une
manière de dessiner dont je ne peux identifier
l’origine.
j’ai appris à regarder autrement. Je
continue de découvrir ce que ces
apprentissages peuvent apporter à un
langage qu’ils ne m’ont pas appris.





