Art of Juliette

Ce qui précède l’héritage

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« Je n’ai pas reçu mon premier langage de ceux que j’ai ensuite reconnus comme mes prédécesseurs. C’est depuis ce langage que je suis allée à leur rencontre. »

Comment un langage graphique peut-il se constituer avant d’être reconnu comme tel, et comment la découverte ultérieure de filiations artistiques transforme-t-elle la compréhension que l’on a de son propre commencement ?

Je dessinais avant de savoir que ce que je faisais pouvait appartenir à l’art. Le papier accueillait déjà un langage dont je ne connaissais ni la place dans l’histoire, ni les parentés possibles. Je n’avais pas besoin de savoir ce qu’était une oeuvre pour découvrir ce qu’un dessin pouvait faire apparaître.

Je dessinais sans avoir à définir ce que je faisais.

Je n’avais pas besoin de le nommer pour qu’il existe.

Ce qui apparaissait sous ma main ne venait pas toujours donner une forme à quelque chose que je connaissais déjà. Une ligne en appelait une autre, un espace se formait entre deux tracés, une relation imprévue modifiait ce qui semblait établi. Le dessin avançait à mesure que je découvrais ce qu’il rendait possible.

Je ne peux pas retrouver intacte l’expérience de mes premiers gestes. Pourtant, lorsque je dessine aujourd’hui, je reconnais cette manière de découvrir quelque chose dans le mouvement même qui le fait apparaître. Une couleur déplace l’équilibre d’un ensemble, une forme secondaire prend soudain une importance inattendue. Ce que je viens de tracer modifie ce que je perçois et infléchit mon geste suivant.

Le dessin ne se contente pas d’exécuter une pensée déjà formée. Il participe à l’apparition de relations que je n’aurais pas su concevoir avant de les voir surgir.

Je peux aujourd’hui reconnaître dans cette expérience une activité de langage. Mais cette reconnaissance est venue après la pratique elle-même.

Je n’ai jamais cherché des maîtres.

Lorsque j’ai découvert les oeuvres des autres, je dessinais déjà depuis longtemps. Certaines m’ont arrêtée par une familiarité que je ne savais pas immédiatement expliquer. Je n’y retrouvais pas nécessairement mes formes, mais quelque chose dans les relations qu’elles établissent me semblait proche de ce que j’éprouvais en dessinant.

Je ne les ai pas rencontrés. Je les ai reconnus. La différence est immense.

Cette reconnaissance révélait une proximité dont je n’avais pas soupçonné l’existence, sans pour autant m’en donner l’origine.

Une oeuvre peut me précéder dans l’histoire de l’art et arriver après dans l’histoire de mon dessin.

Je pouvais découvrir une parenté avec un artiste disparu depuis longtemps, alors que son oeuvre n’entrait dans mon expérience qu’à cet instant. L’histoire de l’art et celle de mon dessin ne suivaient pas le même ordre.

Ils ne m’ont jamais appris à dessiner.

J’ai pourtant beaucoup appris. Les oeuvres, les enseignements et les rencontres ont enrichi mes moyens, déplacé mes recherches et ouvert des possibilités nouvelles. Certaines influences ont pu agir sur mon dessin avant même que je sache les reconnaître. D’autres parentés ne me sont apparues qu’en découvrant les oeuvres. Je ne peux pas toujours déterminer ce que j’ai reçu, mais je peux distinguer ce que je connaissais alors de ce que je reconnais aujourd’hui.

Cette distinction devient particulièrement sensible lorsque je regarde mes premiers dessins. Je peux y reconnaître des relations que je n’aurais pas su nommer lorsque je les réalisais, parfois des correspondances avec des oeuvres découvertes bien plus tard.

Le papier n’a pas changé. Les lignes sont restées à leur place. Pourtant, ce que je peux y reconnaître n’est plus exactement ce que je pouvais y voir autrefois.

Sur le papier, une ligne déjà tracée peut changer de présence lorsqu’une autre apparaît. Elle n’a pas bougé, mais la relation dans laquelle je la perçois n’est plus la même.

Il en va parfois ainsi de mes dessins anciens. Les oeuvres découvertes ensuite n’en déplacent aucun trait. Elles font apparaître autour d’eux des relations qui m’étaient jusque-là inconnues.

Mon regard présent les éclaire, mais il ne peut pas leur prêter les connaissances que je n’avais pas.

Les rencontres artistiques ont ainsi agi sur mon langage de deux manières : elles ont ouvert des possibilités pour les dessins à venir et transformé mon regard sur ceux qui existaient déjà.

Les oeuvres les plus importantes de ma vie ne m’ont jamais offert un refuge. Elles m’ont offert une appartenance.

Cette appartenance n’était pas nécessaire pour que je commence à dessiner. Je l’ai découverte en rencontrant des oeuvres qui me permettaient de reconnaître, hors de ma propre expérience, des préoccupations et des nécessités que je connaissais déjà.

Je n’ai pas découvert le dessin en découvrant l’art. j’ai découvert que mon dessin pouvait entrer dans une histoire dont j’ignorais encore l’étendue.

Je peux aujourd’hui reconnaître mes prédécesseurs, mesurer ce que leurs oeuvres ont transformé dans ma pratique et comprendre certaines des parentés qui nous rapprochent. Mais je ne peux pas confondre la découverte d’une origine possible avec la preuve de cette origine.

Ceux que je reconnais aujourd’hui comme mes prédécesseurs ont enrichi mon langage et transformé la connaissance que j’en possède.

Ils sont entrés dans son histoire.

Mais lorsque je les ai reconnus, cette histoire avait déjà commencé.

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