Certaines sensations persistent bien au-delà
de ce qui les a provoquées. D’autres gagnent
en intensité plusieurs heures ou plusieurs
jours après leur apparition. Je peux ressentir
une douleur sans savoir ce qu’elle deviendra.
Mon corps ne suit pas toujours la chronologie
des évènements. Il conserve, prolonge,
amplifie.
Le présent reste traversé par des expériences
dont l’origine appartient déjà au passé. Ce
que je ressens ne correspond pas
nécessairement à ce qui m’arrive. Le temps
extérieur avance, tandis que certaines
sensations poursuivent leur existence dans
mon corps.
Le monde ne devient jamais un arrière-
plan. Il demeure, à portée de peau.
Une lumière, une odeur, une couture, le
froissement d’un tissu, la naissance d’un poil
sous un vêtement peuvent devenir des
présences insistantes. Le contact ne s’achève
pas toujours avec la disparition de ce qui l’a
provoqué. Il continue parfois de se
développer en moi.
Les sensations s’accumulent, se superposent,
sans qu’aucune consente entièrement à se
retirer. Un détail presque imperceptible peut
occuper une place considérable.
J’aimerais parfois que le monde accepte de
se retirer, qu’il cesse, un instant de frapper si
doucement et avec une telle persévérance.
Lorsque cette accumulation devient trop
forte, elle atteint ma capacité d’agir. Je peux
encore marcher, accomplir les gestes
attendus, tandis que mon attention reste
retenue par ce qui m’envahit. L’immobilisation
ne se voit pas toujours. Le corps peut
continuer de bouger sans que je dispose
librement de ses mouvements.
Puis vient un seuil où même cette
possibilité disparaît.
Lors d’une crise autistique, les mots me
deviennent inaccessibles. Je ne peux plus
parler. Je ne peux pas davantage dessiner.
Mon premier langage lui-même se trouve
interrompu. Je ne peux pas décider de
reprendre un crayon. La volonté ne suffit pas
à rendre un geste possible.
Après la crise, lorsque l’intensité commence à
se desserrer, je retrouve le papier, la pression
de l’outil, le mouvement de ma main.
Je retrouve mon premier langage.
Je n’ai pas besoin de raconter ce qui s’est
produit. Le dessin n’est pas une traduction de
ce que je ne peux plus dire. Il est le langage
qui a précédé les mots dans mon expérience
et qui n’a jamais cessé d’exister à leurs côtés.
Pendant la submersion, le monde m’était
devenu étranger jusque dans ce que j’en
connaissais. Je ne parvenais plus à m’y
retrouver. Lorsque je dessine à nouveau, je
reconnais un geste qui m’appartient depuis
toujours. L’apaisement naît aussi de cette
reconnaissance. Je retrouve, dans l’acte de
créer, une familiarité que la crise avait rendue
inaccessible.
En dehors de ces moments de submersion, le
dessin modifie également la relation que
j’entretiens avec mes sensation. Je ne
m’installe pas devant une feuille pour
maîtriser une douleur. Je dessine parce que le
dessin appartient à ma vie.
Le dessin n’a jamais fait disparaître cette
intensité. Il lui a offert un autre destin.
Certaines douleurs deviennent alors presque
imperceptibles. D’autres demeurent, mais
cessent d’interrompre mon activité. Je ne
cherche pas à les repousser. Mon attention
s’engage dans la création sans que je décide
de l’éloigner de ce qui me fait souffrir.
Le temps perd sa mesure habituelle. Je peux
dessiner pendant des heures sans percevoir
leur succession. Une ligne en appelle une
autre. Le geste poursuit son propre
déroulement.
Mon corps n’est pourtant pas absent. Je sens
la résistance du papier, les variations de
pression, les déplacements de ma main. Mais
ces sensations appartiennent à une activité
dont je ne subis pas seulement les effets.
Mon corps n’est plus uniquement celui qui
reçoit. Il est aussi celui qui agit.
La pression du crayon n’annule pas celle d’un
vêtement sur la peau. Ce qui change, c’est la
place qu’occupent les sensations. Elles
peuvent persister sans déterminer
entièrement ce que je suis en mesure
d’accomplir.
Je reconnais parfois dans cette
transformation une forme d’anesthésie, sans
pouvoir en expliquer les mécanismes. Je ne
dessine pas pour l’obtenir. Elle survient au
cours d’un travail dont la finalité demeure la
création.
Le papier ne protège pas du réel, il lui
donne un lieu.
Lorsque je cesse de dessiner, les sensations
peuvent revenir. Mais elles ne reviennent pas
nécessairement avec la même intensité. La
douleur peut être moins envahissante, ou
simplement différente. Je ne retrouve pas
exactement le corps avec lequel j’avais
commencé.
La régulation ne tient donc pas à la disparition
de ce que je ressens. Elle tient à la
modification de son emprise. Après une crise,
elle prend une autre dimension : retrouver le
dessin, c’est retrouver l’accès à mon premier
langage.
Le dessin ne transforme pas la souffrance
en bonheur. Il transforme une souffrance en
possibilité.
Le dessin ne me rend pas invulnérable.
Certaines intensités m’empêchent de créer.
Mais lorsqu’il redevient accessible, il participe
à un apaisement qui ne dépend pas de
l’effacement de ce que j’ai traversé.
Cet apaisement ne constitue pourtant pas le
sujet de mes dessins. Je ne cherche pas à
représenter la douleur ni à expliquer mes
crises. Les formes, les rapports entre les
éléments, les décisions du geste répondent à
des exigences plastiques qui possèdent leur
propre nécessité.
Mes dessins ne naissent pas malgré cette
manière de sentir. Ils naissent avec elle.
Une oeuvre peut naître dans des conditions
corporelles difficiles sans en faire son sujet.
Ce que je traverse et ce que je crée
entretiennent une relation profonde, mais
aucune obligation de ressemblance.
Le dessin ne se réduit pas à ce qu’il apaise. Il
demeure une recherche, un langage, une
création. Ses effets sur mon corps ne
déterminent ni sa forme ni sa valeur.
Lorsque je retrouve le geste après une crise,
je ne reviens pas à un état antérieur. Je
retrouve l’accès à quelque chose qui n’avait
pas disparu.
Le monde reste là, et le corps continue de
lui répondre.
Je peux poser mes crayons alors que les
sensations sont encore présentes. Le monde
n’est pas devenu moins intense.
Mais je reconnais à nouveau ce geste.
Et dans ce geste, je me retrouve.





