Le regard apprend très tôt la politesse.
Il apprend ce qu’il convient de remarquer, ce
qu’il faut reconnaître, ce que la culture nous
invite à admirer. Devant une oeuvre, nous
pouvons identifier un artiste, une époque, une
intention avant même d’avoir éprouvé ce qui se
présente à nous. Notre regard retrouve ce qu’il
sait, parfois au détriment de ce qui pourrait le
surprendre.
La connaissance artistique m’a donné des outils
précieux. Elle nourrit mon regard, approfondit
certaines rencontres, mais elle ne décide pas de
ce qui me touche. Une couleur presque
imperceptible peut provoquer en moi une
attirance physique qu’aucune explication ne
m’avait préparée à ressentir.
Cette attirance précède les mots. Mon regard
s’arrête, mon corps réagit, une proximité
s’établit avec ce qui demeure pourtant hors de
moi. Une couleur me retient par sa densité, par
la manière dont elle semble avancer ou se retirer
selon ce qui l’entoure. Je désire m’en approcher,
puis retrouver la distance qui me permet de
l’éprouver autrement.
Le regard ne touche pas la matière, pourtant il
peut en ressentir la présence avec une intensité
presque tactile. Une surface m’attire, une ligne
oppose sa résistance, un espace ouvre une
profondeur dans laquelle je voudrais m’engager.
Ce que je vois ne reste pas devant mes yeux.
Cela traverse mon corps, y suscite une tension,
une attente, parfois un trouble que je n’éprouve
aucun besoin de résoudre.
Il m’arrive de ressentir devant une oeuvre une
intimité proche de l’acte amoureux. Je voudrais
entrer dans la couleur, me fondre dans la
matière, abolir la séparation entre ce que je
regarde et ce que j’éprouve. Pourtant, je désire
aussi que l’oeuvre demeure devant moi,
distincte, inaccessible à toute possession. Je
veux la rejoindre sans la réduire à moi. Dans
cette contradiction, le désir ne s’épuise pas.
Il s’approfondit.
Cette sensualité ne dépend ni de la beauté ni de
l’harmonie. Une irrégularité, une couleur
difficile, une matière troublante peuvent
m’attirer avec autant de force que ce qui
m’apaise. Je ne maîtrise pas ce qui me touche.
Je peux demeurer devant une forme qui résiste,
éprouver son étrangeté sans chercher à la
dissiper. Le plaisir de regarder tient aussi à cette
part qui ne se livre pas.
Lorsque je dessine, cette intimité devient un
contact. L’outil rencontre le papier, la matière se
dépose, la main éprouve une résistance. Ce que
je vois engage mon geste, et ce que mon geste
fait apparaître transforme aussitôt ma
perception. Je ne suis pas seulement, devant
une surface : je participe physiquement à ce qui
y prend forme.
Une ligne avance sans demander
d’autorisation. Un vide demeure vide. Une
hésitation n’est pas corrigée.
Pourtant, toucher la feuille ne signifie pas saisir
entièrement ce qui apparaît. Une couleur
déposée fait naître une sensation que je n’avais
pas prévue. Une ligne déplace l’équilibre de
l’ensemble. Même lorsque ma main intervient, le
dessin conserve une présence qui ne se
confond pas avec moi. Je peux être au plus près
de la matière sans abolir ce qui nous sépare.
Devant les oeuvres d’autres artistes, cette
relation se poursuit sans contact. Je n’interviens
pas dans ce que je regarde, mais je peux en
éprouver la proximité avec une intensité
profondément physique. Une nuance, une
texture, une interruption dans une ligne me
retiennent parfois davantage que ce que je
connais de l’oeuvre. Je n’ai pas besoin d’ignorer
son histoire pour laisser mon corps répondre à
sa présence.
Le regard cesse de se surveiller.
Je n’ai plus à vérifier si ce qui me touche
correspond à ce que je devrais admirer. Je peux
accueillir une attirance sans la transformer en
jugement, éprouver une oeuvre sans chercher à
posséder ce qu’elle provoque en moi.
Il existe une intimité qui ne demande ni contact
ni explication. Je peux désirer me fondre dans
une oeuvre et vouloir, dans le même
mouvement, qu’elle demeure irréductiblement
autre. Ce qui nous sépare n’empêche pas la
rencontre. Cette distance en préserve
l’intensité.
Je voudrais entrer dans une couleur jusqu’à ne
plus sentir la frontière entre elle et moi. Mais je
désire aussi la retrouver devant mes yeux, avec
tout ce qui m’échappe encore.
Assez près pour être touchée. Assez loin pour
continuer à désirer.





