Art of Juliette

Ce que la main laisse vivant

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« Il reste parfois d’une présence humaine une
ligne que le temps n’a pas effacée. »

Comment l’expérience corporelle du dessin intervient-elle dans la perception d’un geste disparu, et que peut encore rendre sensible une ligne lorsque la main qui l’a tracée n’existe plus ?

Lorsque je regarde les dessins des grottes de
Lascaux, je ne suis pas seulement devant des
figures anciennes. Je suis saisie par la
présence d’un mouvement accompli il y a des
milliers d’années. Une ligne épouse une
courbe, s’infléchit, change de direction. Mes
yeux suivent son parcours et mon corps
semble en éprouver silencieusement l’élan.

L’homme a disparu, son nom aussi, mais
son geste continue de respirer.

Je ne sais rien de celui qui dessinait, de ce
qu’il ressentait, de ce qui accompagnait le
déplacement de sa main. Pourtant, je peux
suivre des yeux ce qu’elle a laissé sur la paroi.
Mon attention s’attarde sur une inflexion,
accompagne une direction, s’arrête devant
une rupture. Je ne regarde plus seulement
une forme. Je ressens quelque chose de
l’action qui l’a fait apparaître.

Cette expérience est inséparable de ma
pratique du dessin. Je connais la pression
d’un outil sur une surface, la résistance du
papier, les variations de rythme, les
changements de direction qui surviennent
sans avoir été décidés à l’avance. Je connais
ces instants où mon attention se déplace
avec ma main, où je ne distingue plus
exactement ce qui conduit le geste de ce qui
naît sous lui.

Lorsque je rencontre certaines oeuvres, cette
connaissance intervient avant les mots. Une
inflexion, une tension dans la ligne, une
interruption suffisent à éveiller en moi le
souvenir physique d’une action. Je ne
reproduis pas le mouvement que je regarde et
j’ignore comment il s’est réellement déroulé.
Mais mon corps reconnaît dans la trace
quelque chose de ce qu’il connaît de lui-même
lorsqu’il dessine.

Une ligne immobile suffit parfois à me faire
éprouver un mouvement qui n’existe plus.
Mon regard avance, ralentit, revient sur une
courbe, s’arrête devant une rupture. Ce que je
perçois se déploie dans une durée nouvelle,
différente de celle dans laquelle la ligne est
apparue.

Le temps de l’exécution est terminé. Celui de
la perception demeure ouvert.

Je peux revenir devant la même oeuvre et ne
pas y rencontrer exactement les mêmes
choses. Une direction que je n’avais pas
suivie devient essentielle. Une inflexion
presque invisible retient mon attention. Rien
n’a changé dans le dessin, mais quelque
chose s’est modifié dans ma disponibilité à le
regarder.

Devant les dessins de Lascaux, je ressens
avec une intensité particulière cette distance
entre la disparition d’un corps et la
persistance de ce qu’il a accompli. Une main
a touché la paroi, y a inscrit une forme, puis
s’est retirée. Ce mouvement appartient à un
instant auquel je n’aurai jamais accès, mais la
ligne qu’il a laissée engage encore mon
regard et ma propre expérience du dessin.

Ce qui me touche n’est pas seulement qu’une
trace ait survécu. C’est qu’elle puisse encore
éveiller, dans un autre corps, une sensation
de mouvement.

Je ne rencontre pas celui qui a dessiné. Je
rencontre ce que son geste rend encore
possible en moi.

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