Il fallait y penser. Dans un pays qui a offert au monde la Renaissance, Fellini, la Ferrari, le design industriel et quelques-uns des plus grands chefs-d’œuvre de l’humanité, voilà que la créativité nationale est invitée à s’exprimer sur un rectangle métallique fixé à un pare-chocs. Le 28 octobre 2026, en présentant le projet de budget italien pour 2027, Giorgia Meloni a annoncé la possibilité de personnaliser les plaques d’immatriculation des automobiles et des motocyclettes. La présidente du Conseil a elle-même qualifié cette disposition de « note de couleur », encourageant ses compatriotes à laisser libre cours à leur imagination. Une imagination qui aura néanmoins son prix : 600 euros pour une automobile et 360 euros pour une moto.
De quoi s’agit-il exactement ? Jusqu’ici, les immatriculations italiennes obéissaient à une combinaison standard de deux lettres, trois chiffres et deux lettres, attribuée administrativement. Le projet permettra aux propriétaires de demander une combinaison personnalisée, sous réserve de sa disponibilité et des limites réglementaires. Initiales, chiffres fétiches, références personnelles ou associations amusantes pourraient ainsi se retrouver sur les routes de Rome, Milan ou Naples. Attention cependant : les modalités précises restent à définir. Rien ne garantit encore que chacun pourra inscrire librement son prénom ou n’importe quelle formule fantaisiste. Et contrairement à ce que pourrait laisser croire l’annonce, le dispositif n’est pas encore accessible aux automobilistes. Une mise en application en 2028 est évoquée, sous réserve de l’achèvement du processus législatif et réglementaire.
Le plus intéressant est peut-être ailleurs : cette prétendue nouveauté n’en est pas véritablement une. Dès 2002, une modification de l’article 100 du Code de la route italien prévoyait déjà la possibilité de choisir une combinaison alphanumérique particulière, dans le respect du format réglementaire. Seulement voilà : les textes nécessaires à son application n’ont jamais permis de rendre cette faculté réellement opérationnelle. Vingt-quatre ans plus tard, le gouvernement Meloni remet donc sur la table une possibilité juridique ancienne. On ne réinvente pas exactement la roue. On lui ajoute une plaque personnalisée.
La mesure n’a d’ailleurs rien d’exclusivement italien. Aux États-Unis, les plaques personnalisées appartiennent depuis longtemps à la culture automobile et populaire. Elles peuvent exprimer un trait d’humour, un attachement familial ou une identité professionnelle. Au Royaume-Uni, certaines combinaisons recherchées se négocient à prix d’or. En Belgique, il est également possible de choisir une immatriculation originale en acquittant une somme importante. L’Allemagne propose des possibilités plus limitées et généralement moins coûteuses. La France, de son côté, conserve une attribution administrative des lettres et des chiffres, même si l’automobiliste peut choisir l’identifiant territorial figurant sur sa plaque. En somme, l’Italie ne découvre pas une extravagance inconnue : elle envisage de rejoindre une pratique déjà installée dans plusieurs pays.
Alors, où se trouve l’intérêt ? D’abord dans les recettes publiques. L’automobiliste qui désire une plaque particulière paiera volontairement pour un service facultatif. Les 600 euros annoncés pour une voiture correspondent à 500 euros auxquels s’ajoute une majoration de 20 %. Il n’est question ni d’une obligation imposée aux conducteurs ni d’une modification générale des plaques existantes. L’État commercialise en quelque sorte un supplément d’individualité. C’est une démarche fiscalement compréhensible : faire contribuer ceux qui souhaitent bénéficier d’une prestation supplémentaire. Mais le rendement demeure inconnu. Selon Reuters, un représentant du Trésor italien n’a pas communiqué d’estimation des recettes attendues. Il serait donc imprudent de présenter cette initiative comme une réponse significative aux besoins budgétaires du pays.
La proposition possède aussi quelques défenseurs inattendus. Certains représentants des taxis italiens estiment que des plaques distinctives pourraient rendre les véhicules officiels plus facilement identifiables et aider à lutter contre les opérateurs clandestins. L’argument mérite d’être entendu, même si une immatriculation personnalisée ne constitue pas, à elle seule, une garantie d’autorisation professionnelle. D’autres observateurs soulignent au contraire les complications possibles : identification plus facile d’un propriétaire dans la vie quotidienne, problèmes de confidentialité, adaptation des systèmes informatiques policiers et difficultés éventuelles lors de la revente du véhicule. Une plaque ordinaire est un numéro administratif. Une plaque personnalisée peut devenir une petite carte de visite involontaire.
Mais la véritable controverse est politique. Car l’annonce intervient dans un contexte budgétaire autrement plus sérieux. Le projet de loi de finances 2027 représente environ 26 milliards d’euros et comporte des dispositions touchant notamment à la fiscalité, à la santé, aux entreprises et au pouvoir d’achat. La mesure sur les plaques n’en constitue qu’un élément secondaire. Giorgia Meloni ne l’a d’ailleurs jamais présentée comme la grande réponse aux difficultés économiques italiennes. Ses adversaires dénoncent néanmoins une diversion spectaculaire. Le Mouvement 5 étoiles s’en est moqué ouvertement, tandis que les réseaux sociaux se sont emparés du sujet. Reuters rapporte notamment un photomontage représentant Meloni en Marie-Antoinette, proposant des plaques personnalisées à la population à la manière d’une reine distribuant des brioches imaginaires.
Et le plus drôle, c’est que la créativité italienne tant espérée par Giorgia Meloni s’est déjà manifestée, mais pas exactement comme elle l’imaginait. Sur les réseaux sociaux, des internautes ont commencé à fabriquer de fausses plaques d’immatriculation, détournant le dispositif pour tourner la présidente du Conseil en ridicule. Messages sarcastiques, allusions politiques et formules parfois franchement insultantes : les plaques virtuelles deviennent autant de pancartes de protestation miniatures. Le député Francesco Silvestri, du Mouvement 5 étoiles, a lui-même résumé la moquerie en affirmant que les Italiens avaient déjà choisi leur inscription : « Meloni, vattene ! », autrement dit « Meloni, va-t’en ! ». Giuseppe Conte a également détourné l’annonce pour dénoncer la politique économique du gouvernement. L’ironie est savoureuse : Meloni promettait un formidable terrain d’expression à l’imagination populaire, et certains de ses opposants l’ont immédiatement transformé en instrument de contestation. Précisons toutefois que ces créations circulant sur Internet sont des montages humoristiques et non des plaques officiellement autorisées. Les futures immatriculations resteront encadrées, notamment pour empêcher les inscriptions offensantes. Mais le phénomène raconte quelque chose de profondément italien : dans ce pays, la satire politique n’attend pas qu’une réforme entre en vigueur pour commencer à s’en moquer. À peine annoncée, la plaque personnalisée s’est déjà changée en caricature ambulante. Et gratuitement, cette fois.
Faut-il y voir du populisme ? Tout dépend de ce que l’on entend par ce terme. La mesure ne repose pas sur une opposition explicite entre le peuple et les élites, caractéristique fréquente du discours populiste. Elle ressemble davantage à une politique de consommation individualisée, facile à expliquer, visuellement parlante et susceptible d’attirer l’attention médiatique. Ce n’est pas nécessairement son utilité administrative qui fait débat, mais la visibilité politique qu’on lui accorde. Dans un monde gouverné par les images, une plaque portant une combinaison amusante est peut-être plus simple à faire circuler sur les réseaux sociaux qu’un tableau de financement hospitalier. Cela ne démontre pas que cette réforme a été conçue pour détourner l’attention ; cela explique pourquoi ses détracteurs peuvent la présenter ainsi.
Quant au procès en puérilité, il serait trop facile. Après tout, les citoyens décorent leurs voitures, personnalisent leurs téléphones, choisissent leurs pseudonymes et dépensent parfois des sommes considérables pour affirmer une différence parfaitement insignifiante aux yeux du voisin. Pourquoi l’immatriculation resterait-elle le dernier sanctuaire de l’uniformité bureaucratique ? On peut défendre la liberté de personnaliser un objet sans lui attribuer la moindre importance historique. On peut également s’interroger sur le tarif retenu, la complexité administrative et l’intérêt de mobiliser l’attention publique autour d’un service aussi accessoire. La question n’est pas de savoir si les Italiens ont le droit de s’amuser, mais ce que leur gouvernement souhaite précisément obtenir de cette nouvelle possibilité.
Reste enfin une dimension presque philosophique, et peut-être la plus amusante. À l’origine, une plaque d’immatriculation sert à identifier une machine. Avec cette réforme, elle pourrait aussi identifier un désir, une humeur, une appartenance ou un ego. L’objet administratif deviendrait un minuscule espace d’expression personnelle, payé à l’État. Une liberté supplémentaire, certes, mais une liberté tarifée et soumise à autorisation.
Giorgia Meloni n’a pas inventé les plaques personnalisées. Elle a choisi de mettre publiquement en avant une mesure déjà connue ailleurs et longtemps restée théorique en Italie. Son intérêt fiscal est plausible, son utilité sociale limitée et son succès encore impossible à mesurer. La polémique, elle, révèle combien une décision secondaire peut occuper une place disproportionnée dans le débat public.
Et si la politique moderne avait désormais elle aussi sa plaque d’immatriculation ? Quelques lettres, quelques chiffres, une bonne photographie et surtout suffisamment d’attention pour être remarquée dans les embouteillages de l’actualité. Avec cette particularité délicieusement ironique : Giorgia Meloni voulait donner aux Italiens la possibilité de personnaliser leurs voitures, et ses opposants ont commencé par personnaliser leurs insultes.






