À l’origine de cette Journée du portrait, on trouve un artiste peintre bolivien, **Ronald Candia**, formé à l’École municipale des arts d’El Alto puis à l’Université Mayor de San Andrés de La Paz. Pendant la pandémie de Covid-19, alors que les galeries ferment et que les rencontres deviennent impossibles, il crée une plateforme numérique baptisée *Galería de Arte Boliviano*. Son idée est d’offrir aux artistes une vitrine pour présenter leurs œuvres, notamment leurs portraits, et de les mettre en relation avec d’éventuels acheteurs.
L’initiative rencontre suffisamment d’intérêt pour lui inspirer, en 2023, un projet plus ambitieux : consacrer chaque 22 octobre à l’art du portrait. Il ne s’agit plus seulement d’exposer des œuvres, mais de provoquer des rencontres entre créateurs et public, de susciter de nouvelles vocations et surtout de nouvelles commandes. La manifestation prend progressivement de l’ampleur, même si sa reconnaissance officielle comme journée nationale reste un objectif porté par ses organisateurs.
En septembre 2025, le prestigieux Musée national d’art de La Paz accueille une exposition réunissant 40 œuvres de 40 artistes venus de différentes régions du pays. Des démonstrations publiques sont organisées, notamment autour du dessin et de la sculpture. D’autres manifestations suivent à La Paz et à Cochabamba. Le public peut découvrir les techniques, rencontrer les créateurs et parfois se faire portraiturer sur place.
L’intérêt de cette démarche est considérable. Le portrait, longtemps associé aux commandes aristocratiques ou bourgeoises, redevient un art accessible et vivant. On peut faire représenter un parent, un enfant, un ami, un être aimé. Le visage humain devient le point de départ d’une économie créative fondée sur la rencontre et l’émotion.
Et les possibilités sont nombreuses : peinture, dessin, sculpture, collage, techniques mixtes, réalisations traditionnelles ou contemporaines. L’événement encourage les artistes à explorer de nouveaux langages plastiques, à confronter leurs méthodes et à trouver des publics qu’ils n’auraient peut-être jamais rencontrés.
Son intérêt économique mérite également d’être souligné. Dans un secteur où la précarité demeure importante, la perspective de commandes directes constitue un encouragement concret. La communication numérique permet aux créateurs de montrer leurs travaux sans dépendre exclusivement des galeries, des institutions ou des intermédiaires commerciaux. Les organisateurs ont d’ailleurs placé cette dimension professionnelle au cœur du projet. Il reste difficile de mesurer précisément les retombées financières de cette journée à l’échelle nationale, mais son ambition est claire : transformer la visibilité artistique en possibilités de revenus.
Le portrait possède aussi une vertu particulière. Il impose de regarder l’autre, de prendre le temps de découvrir un visage, de comprendre une expression, de dépasser l’apparence. Dans un monde saturé d’images instantanées, cette démarche retrouve quelque chose de profondément humain.
**Mais derrière cet enthousiasme artistique se profile une décision gouvernementale autrement inquiétante.**
Le 13 août 2026, le président bolivien Rodrigo Paz officialise, par le décret suprême 5675, une réorganisation de l’État supprimant notamment le ministère du Tourisme durable, des Cultures, du Folklore et de la Gastronomie. Ses compétences ne disparaissent pas entièrement : elles sont transférées au ministère des Relations extérieures, au sein d’un vice-ministère du Tourisme durable et des Cultures.
Le gouvernement présente cette réforme comme une mesure destinée à rationaliser les dépenses publiques, à réduire la bureaucratie et à rendre l’administration plus efficace. Un argument qui peut s’entendre dans un pays confronté à de sérieuses difficultés économiques. Mais la question essentielle demeure : quelle place une nation souhaite-t-elle réellement donner à ses artistes et à sa politique culturelle ?
Car supprimer un ministère n’est pas nécessairement supprimer les politiques publiques qu’il administrait. C’est néanmoins modifier leur place dans les priorités institutionnelles de l’État.
Plusieurs organisations culturelles boliviennes ont exprimé leur opposition à cette réforme, notamment des structures représentant les arts visuels, le théâtre, le cinéma, la musique et le design. Elles redoutent une perte de visibilité politique, une fragilisation des financements et une moindre continuité des programmes de soutien à la création. Elles s’interrogent également sur les moyens qui seront consacrés à la protection du patrimoine.
La Bolivie connaît d’ailleurs un précédent : en 2020, le ministère de la Culture avait déjà été supprimé sous la présidence de Jeanine Áñez avant d’être rétabli quelques mois plus tard, sous un autre gouvernement. Cette instabilité institutionnelle pose une question de fond : comment construire une politique culturelle durable lorsque son organisation peut être profondément modifiée au gré des alternances et des réformes ?
Il faut toutefois éviter de conclure que toute action publique en faveur de la culture aurait disparu. Des institutions comme la Fondation culturelle de la Banque centrale de Bolivie, dont dépend notamment le Musée national d’art, disposent de leur propre structure. La véritable interrogation porte sur la cohérence de la politique culturelle nationale, ses budgets et ses moyens d’action.
C’est là tout le paradoxe bolivien. D’un côté, des artistes inventent une manifestation originale pour créer de nouvelles opportunités, développer une économie artistique et rapprocher le public de la création. De l’autre, l’État réduit le rang institutionnel accordé à la culture au sein de son gouvernement.
La Journée du portrait rappelle pourtant une évidence que l’on oublie trop souvent : l’art n’est pas un luxe réservé à quelques privilégiés. Il produit des œuvres, des emplois, des rencontres, de la mémoire et de l’identité collective. Il participe aussi à la vitalité économique d’un pays.
À travers cette initiative, la Bolivie pourrait inspirer bien d’autres nations, y compris la France. Pourquoi ne pas imaginer une véritable journée consacrée au portrait, où photographes, peintres, dessinateurs et sculpteurs rencontreraient leurs publics, dans les musées, les écoles, les ateliers et jusque dans la rue ?
Car la culture a besoin de reconnaissance, bien sûr, mais aussi de débouchés, de liberté et de moyens.
En Bolivie, les artistes ont choisi de remettre le visage humain au centre de la création. Reste à savoir quelle place les pouvoirs publics choisiront de donner à ceux qui le dessinent.





