Art of Juliette

Le rituel des intensités

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« Certaines nourritures commencent bien avant
la bouche. »

En quoi le rituel sensoriel de l’alimentation renouvelle-t-il mon expérience de la composition, lorsque la coexistence spatiale des couleurs dans le dessin rencontre la succession temporelle des matières et des saveurs, dont les intensités continuent d’agir au-delà de leur présence immédiate ?

Je mange d’abord avec les yeux.

L’assiette apparaît. Mon regard en parcourt les
couleurs, les reliefs, les matières. Il s’attarde sur
une surface brillante, rencontre un grain plus
rugueux, revient vers une nuance. Avant même de
goûter, je prends plaisir à ce qui se présente.

Le jaune diffuse sa lumière, le carmin affirme sa
profondeur, le vert garde sa fraîcheur.

L’ocre réchauffe l’ensemble.

Les couleurs se répondent. Certaines attirent
immédiatement mon regard. D’autres se révèlent
par leur voisinage. Une nuance discrète peut
retenir mon attention plus longtemps qu’une
surface éclatante. Je les perçois ensemble sans
cesser de les distinguer.

Cette première rencontre me réjouit. Je pourrais
demeurer quelques instants devant cette seule
organisation, suivre les contrastes, reconnaître les
différences, éprouver le plaisir de leur
coexistence.

Mais ce plaisir répond aussi à une nécessité.
Lorsque les couleurs se confondent, lorsque les
matières perdent leurs particularités, l’ensemble
demeure visible, mais une part de ce qui
m’intéressait disparaît.

Je retrouve cette exigence dans mon dessin.

Sur le papier, je rapproche des couleurs dont les
intensités sont parfois très éloignées. Un jaune
fluorescent rencontre un violet profond. Une
surface presque transparente côtoie une matière
saturée. Je ne cherche pas à réduire leurs
différences pour obtenir un équilibre.

Je ne cherche pas à donner la même intensité à
toutes les couleurs. Je cherche à ce qu’aucune ne
perde la sienne.

Une couleur peut occuper quelques millimètres et
transformer toute une feuille. Une autre peut
s’étendre largement sans effacer ce qui l’entoure.
Leur importance ne dépend pas de leur surface,
mais de ce qu’elles rendent perceptible.

Deux couleurs n’ont pas besoin de fusionner
pour dialoguer.

Leur proximité modifie la perception que j’ai de
chacune. L’une révèle la profondeur de l’autre. Un
contraste fait surgir une nuance que je n’avais pas
remarquée. Parfois, une couleur trop dominante
absorbe une présence plus fragile. Je cherche
alors un ajustement, un intervalle, une variation de
densité.

Je ne veux pas empêcher les couleurs de se
transformer. Je veux qu’elles puissent continuer à
agir les unes sur les autres sans disparaître.

Dans mon assiette, cette attention prend une
autre forme.

Une peau lisse accroche la lumière. Une matière
rugueuse la retient. Une préparation dense
rencontre une texture plus légère. Je reconnais
ces différences avant même de connaître leurs
saveurs.

Je pourrais tout mélanger. Je préfère attendre.

Cette attente appartient au plaisir. Je regarde ce
que je vais goûter, j’en anticipe certaines
sensations, j’en ignore d’autres. Les couleurs
éveillent un désir que le regard seul ne peut
satisfaire.

Lorsque tout se confond, je ne perds pas
seulement des saveurs, je perds des nuances.

Une saveur surgit immédiatement. Une autre se
développe lentement. Certaines s’effacent
presque aussitôt ; d’autres persistent lorsque la
bouche est déjà vide. Une texture résiste sous la
langue. Une température modifie la sensation.
une odeur précède le goût, l’accompagne, parfois
lui survit.

Je prends plaisir à ces différences, à cette
manière qu’ont les sensations de déjouer ce que
j’avais imaginé.

Je ne souhaite pas les isoler. Je souhaite
reconnaître ce qui les distingue, y compris
lorsqu’elles se rencontrent.

C’est ainsi que se construit mon rituel.

Je regarde, je choisis, je goûte. Je laisse une
sensation se développer avant d’en accueillir une
autre. Je peux revenir vers une couleur alors
qu’une saveur demeure encore présente.
Le goût modifie parfois ce que je croyais voir.

Une matière brillante révèle une résistance
inattendue. Une couleur éclatante accompagne
une saveur délicate. Le regard avait préparé une
attente ; la bouche lui répond autrement.

Cette surprise fait partie du plaisir.

Dans le dessin aussi, je peux choisir une couleur
sans connaître entièrement ce qu’elle produira. Je
l’approche d’une autre, j’observe, puis quelque
chose échappe à mon intention. Une nuance
devient essentielle. Un contraste se révèle
excessif. Je regarde de nouveau, j’ajuste, parfois
je renonce à intervenir.

Le dessin ne confirme pas simplement ce que
j’avais prévu. Il me donne à voir ce que la
rencontre a produit.

L’intervalle n’est pas une distance, c’est
l’espace où chaque chose peut apparaître.

Sur le papier, cet intervalle peut être un blanc, une
variation de luminosité, une différence de densité.
Il permet aux couleurs de demeurer distinctes
tout en agissant les unes sur les autres.

Dans mon rituel sensoriel, il appartient aussi
au temps.

Une saveur demeure lorsque j’ai cessé de goûter.
Son intensité diminue, mais une note plus discrète
se révèle. L’acidité persiste après la douceur. Une
odeur reste présente alors que la texture a
disparu.

Je prends plaisir à suivre ces transformations, à
reconnaître ce qui persiste, ce qui s’atténue, ce
qui s’efface avant qu’une nouvelle sensation
n’apparaisse.

Sur le papier, les couleurs restent visibles
ensemble. Je peux revenir vers chacune, modifier
leurs rapports, déplacer leurs équilibres.

Le goût ne m’offre pas cette permanence.

Une sensation commence à changer dès son
apparition. Je peux en prolonger l’attention, mais
non la retenir.

Sur le papier, je compose avec des présences qui
demeurent sous mon regard. Dans le rituel
sensoriel, je compose aussi avec ce qui disparaît.

Le regard ouvre le chemin, le goût le poursuit.
le corps en garde la mémoire.

Une saveur peut prolonger celle qui la précède.
Une odeur peut rappeler une sensation déjà
effacée. Une couleur peut annoncer un goût, puis
être perçue autrement après lui.

Je ne retrouve pas simplement dans ce rituel une
manière de regarder que le dessin m’aurait
apprise. J’y rencontre une expérience que le
papier ne peut pas me donner.

Dans le dessin, je peux maintenir plusieurs
couleurs sous mes yeux, revenir sur leur
disposition, modifier leurs rapports. Leur
coexistence demeure accessible à mon regard.

Avec le goût, je ne dispose pas de cette liberté.

Une sensation commence à m’échapper au
moment même où je l’éprouve. Je peux
reconnaître ses variations, mais je ne peux
décider de sa durée.

Cette impossibilité ne diminue pas mon plaisir. Elle
en transforme la nature.

Je sais qu’une saveur va disparaître. Je m’attarde
alors sur ce qu’elle me donne à percevoir, sur ce
qui persiste et ce qui prépare déjà la sensation
suivante.

Ce qui disparaît ne cesse pas
nécessairement d’agir.

Une odeur modifie mon attente. Une texture
demeure dans la mémoire immédiate du contact.
Une saveur transforme la manière dont j’accueille
celle qui vient après.

Le rituel ne reproduit donc pas le dessin. Il en
déplace l’expérience.

Dans mon travail artistique, je cherche à préserver
la singularité des couleurs au sein de leurs
relations. Dans cette expérience sensorielle, je
découvre que cette singularité ne dépend pas de
leur permanence.

Je peux reconnaître une sensation dans toute son
intensité sans chercher à la retenir. Sa disparition
n’efface pas ce qu’elle a rendu perceptible.

Je retrouve alors ce qui me semble essentiel dans
l’acte de composer : ne pas réduire les
différences pour obtenir un ensemble, mais leur
permettre de produire des relations.

Dans le dessin, ces relations demeurent inscrites
sur le papier. Dans mon rituel, elles se poursuivent
à travers les sensations qui se succèdent.

Je ne cherche pas à conserver chaque intensité.
Je cherche à reconnaître ce qu’elle rend
possible avant de disparaître, et ce qu’elle
laisse apparaître après elle.

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