Je ne me souviens pas de toutes les paroles qui
ont accompagné mon apprentissage. Certaines se
sont effacées avec les dessins auxquels elles se
rapportaient. D’autres ont continué de travailler
mon regard, bien après que j’en ai oublié les mots.
Aux Beaux-Arts de Paris, j’accordais une
importance particulière aux observations de
Claude Viallat. Je reconnaissais dans sa parole
une sagesse artistique que je respectais
profondément. Elle ne me donnait pas une
réponse à appliquer. Elle introduisait dans mon
travail une question que je n’avais pas encore su
formuler.
Je pouvais accueillir cette parole avec une
confiance immense sans la considérer comme
une vérité. Son autorité tenait précisément à ce
qu’elle ne cherchait pas à décider à ma place. Elle
me renvoyait vers mes dessins, vers ce que j’y
avais engagé et vers ce qui m’échappait encore.
J’ai oublié les conseils. Je n’ai pas oublié
ce regard.
Ce qui demeure n’est pas une manière de faire.
C’est l’expérience d’une attention capable de
rendre perceptible ce que je ne savais pas encore
regarder.
Dans ma pratique, je connais cet instant où le
dessin commence à résister à l’idée que je m’en
faisais. Une ligne que je croyais secondaire retient
soudain tout mon regard. La pression d’un trait
modifie le poids d’une forme. Un espace laissé
ouvert change la relation entre deux mouvements.
Rien n’a été ajouté. Pourtant, le dessin n’est plus
le même pour moi.
Je découvre alors que mon intention ne suffit pas
à décrire ce que j’ai produit. Le geste a laissé des
traces dont la portée ne se révèle qu’à travers
l’observation. Je dois revenir, comparer, laisser
mon regard circuler entre ce qui attire
immédiatement mon attention et ce qui demeure
presque imperceptible.
Regarder demande du temps, le temps de
suspendre son jugement, le temps de laisser
apparaître ce qui est déjà là.
Lorsque j’enseigne, cette expérience devient plus
délicate encore. Je regarde des dessins dont je ne
connais pas entièrement l’histoire. J’y remarque
parfois une infime variation de rythme, une ligne
qui se retire, un intervalle qui donne soudain de la
tension à l’ensemble.
Ces détails m’arrêtent. Je peux sentir qu’ils
modifient quelque chose sans savoir
immédiatement ce qu’ils signifient pour celui qui
les a produits.
Je dois alors résister à mon propre regard.
Car ce que je perçois avec intensité ne constitue
pas nécessairement ce que l‘élève cherche. Une
irrégularité peut être une maladresse, mais elle
peut aussi contenir une décision encore
incertaine. Une répétition peut appauvrir un
dessin ou lui donner sa nécessité.
L’expérience artistique permet d‘apercevoir ces
différences. Elle ne dispense pas de les interroger.
Toute création mérite d’être rencontrée avant
d’être évaluée.
Je ne crois pas à la générosité d’un compliment
auquel on ne croit pas. Dire à un élève que son
dessin est réussi pour lui faire plaisir, c’est lui
refuser une observation dont il pourrait faire
quelque chose.
Mais une critique peut être tout aussi pauvre
lorsqu’elle se limite à constater une insuffisance.
L’honnêteté artistique demande une attention plus
difficile : reconnaître ce qui ne fonctionne pas,
chercher pourquoi, puis trouver des mots qui
n’effacent ni la difficulté ni la possibilité de
poursuivre.
Je peux dire qu’une composition manque de
cohérence, qu’un geste se répète sans nécessité,
qu’une forme n’a pas encore trouvé sa place. Mais
je dois pouvoir montrer ce qui fonde mon
observation. Et accepter que l’élève y découvre
autre chose que moi.
Il existe une différence essentielle entre faire voir
et imposer sa vision.
Je la reconnais dans ces moments où une
remarque suffit à modifier la manière dont un
élève considère son dessin. Son regard revient
vers une zone qu’il traversait jusque-là sans s’y
arrêter. Il observe l’intervalle entre deux formes,
puis la tension d’une ligne, puis l’équilibre qui les
relie. Ce qu’il voyait séparément commence à
former une relation.
Le dessin n’a pas changé matériellement. Ce sont
les rapports entre ses éléments qui deviennent
perceptibles autrement.
C’est là que se situe, pour moi, l’un des
phénomènes les plus importants de la recherche-
création : la transformation de la perception
peut précéder celle de la forme.
Le geste produit des traces que le regard ne
comprend pas toujours immédiatement.
L’attention les examine, découvre des relations,
puis infléchit le geste suivant. Dans
l’enseignement, la parole introduit un autre regard
dans cette circulation. Elle peut révéler une
tension, déplacer une évidence, ouvrir une
direction, sans décider de ce qui sera dessiné.
Elle n’ajoute rien à la matière du dessin. Elle
change les conditions dans lesquelles celui-ci
sera regardé.
Je retrouve dans cette expérience la portée de
l’enseignement de Claude Viallat. Ses paroles
n’avaient pas besoin de devenir des consignes
pour agir sur mon travail. Leur valeur tenait à la
réflexion qu’elles suscitaient, parfois bien après
leur formulation.
Une parole reçue dans l’atelier peut demeurer
silencieuse pendant des années, puis retrouver sa
force devant un dessin nouveau. Elle ne revient
pas nécessairement avec ses mots d’origine. Elle
revient comme une exigence, une question, une
attention que l’on reconnaît sans toujours pouvoir
en retrouver la source.
Je mesure cette responsabilité lorsque je prends à
mon tour la parole devant un élève.
Je sais combien une observation peut compter
lorsqu’elle vient de quelqu’un à qui l’on accorde
sa confiance. Cette confiance ne m’autorise pas à
posséder la vérité du travail que je regarde. Elle
m’oblige à une précision plus grande, à une
honnêteté sans complaisance, mais aussi à une
retenue.
Je dois laisser à l’autre la possibilité de ne pas
être d’accord.
Car une parole de professeur n’acquiert pas sa
valeur parce qu’elle est suivie. Elle devient
féconde lorsqu’elle permet à celui qui la reçoit de
voir davantage, de questionner ses propres choix
et parfois de poursuivre dans une direction que le
professeur n’aurait pas envisagée.
Je ne cherche pas à retrouver mon regard dans
les dessins de mes élèves. Je cherche à leur
donner les moyens de construire le leur.
Cette exigence rejoint ce que le dessin m’apprend
chaque jour : regarder n’est pas confirmer ce que
l’on sait déjà. C’est accepter qu’une forme
déplace notre pensée, qu’un détail remette en
question une décision, que ce qui semblait
insignifiant devienne soudain essentiel.
Lorsque je retourne à mes propres dessins, je
retrouve quelque chose de cette attention reçue
autrefois. Je regarde une ligne, je m’attarde sur ce
qu’elle produit, je laisse apparaître une question
que je n’avais pas prévue.
Je ne cherche plus à retrouver les paroles de
mon maître.
Je reconnais leur présence dans ce que mon
regard continue de découvrir.





