Art of Juliette

Partir sans m’emporter avec moi-même

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« Il est des instants où l’on voudrait être absent de soi sans cesser d’exister. »

Qu’est-ce qui, dans l’expérience du geste
créateur, transforme notre rapport à nous-
mêmes au point de rendre de nouveau
supportable notre propre présence ?

J’aimerais parfois partir sans m’emporter
avec moi-même.

Non pour disparaître, ni pour devenir
quelqu’un d’autre. Seulement connaître,
durant quelques heures, ce que serait une
existence où je n’aurais pas à me porter tout
entière.

La distance peut nous soustraire à un lieu, à
ses bruits, à ses exigences. Elle ne nous
soustrait pas à ce qui continue de résonner
en nous. Il arrive que tout change autour de
soi sans que rien ne s’allège à l’intérieur.

Nous ne pouvons nous quitter.

Certains jours, cela ne demande aucun effort.
Les pensées passent sans s’attarder. Les
sensations trouvent leur mesure. Le monde
ne laisse pas partout son empreinte.

D’autres jours, rien ne s’achève. Un bruit
continue de résonner après avoir cessé. Un
regard demeure après s’être détourné. Une
émotion persiste alors que rien, autour de
nous, ne semble plus la justifier.

Tout s’accumule sans que rien ne consente
à partir.

Je voudrais alors connaître un silence qui ne
soit pas l’absence du monde, mais la
possibilité de ne plus être traversée par tout,
en même temps.

Alors je dessine.

Le premier trait ne me délivre de rien. Je suis
encore là, avec cette présence à moi-même
dont je voudrais parfois me soustraire, avec
tout ce qui insiste et refuse de s’effacer.

Mais le crayon ne me demande pas de me
supporter davantage. Il exige seulement que
je sois attentive à ce qui naît sous ma main :
une pression, une direction, le
commencement d’une ligne.

Le regard suit une ligne. La main en cherche
la suite. Un mouvement en appelle un autre.
Peu à peu, quelque chose se construit devant
moi sans demander que je résolve ce qui se
passe en moi.

Ce que je ressentais demeure. Mais je peux
désormais suivre un trait jusqu’à son terme
sans être ramenée, à chaque instant, vers ce
qui m’occupait.

Le dessin ne me permet pas de m’absenter
de moi-même. Il me permet de ne plus être
entièrement occupée par moi-même.

Je n’ai rien quitté.

Je suis encore là, avec tout ce que je ne
peux déposer.

Mais dans le mouvement de ma main, il existe
désormais un instant où je n’ai plus à porter
tout ce que je suis.

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