Art of Juliette

Ce que l’absence défait en silence

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« Ce qui ne réclame rien est parfois ce dont
l’absence nous coûte le plus. »

Que devient notre perception lorsqu’une pratique artistique essentielle est sans cesse différée, alors même que la pensée continue de créer par d’autres voies ?

Il existe des absences qui ne dérangent rien.

Elles se glissent dans les journées pleines,
entre les décisions prises, les textes achevés,
les réponses envoyées. Elles n’interrompent
aucun mouvement. Elles se confondent avec
la satisfaction d’avoir accompli ce qui devait
l’être.

Rien ne semble manquer.

Je connais pourtant le poids de
ces absences.

Je peux écrire pendant des heures. Les
phrases se déplacent, les idées se répondent,
des associations surgissent dont j’ignorais
encore l’existence. Je poursuis une pensée
jusqu’à sentir qu’elle a trouvé sa forme.
L’écriture m’emporte dans une concentration
si profonde que je ne distingue plus toujours
le passage du temps.

J’aime cette intensité.

Elle m’est nécessaire.

Et cependant, lorsque je m’arrête, mes mains
semblent attendre.

Elles ont travaillé toute la journée. Elles ont
accompagné les mots, leurs hésitations, leurs
reprises. Mais quelque chose demeure en
elles, une tension qui ne relève pas
exactement de la fatigue.

Je pourrais continuer à écrire.

Ce n’est pas de repos que j’ai besoin.

C’est du dessin.

Je suis frappée par cette contradiction : avoir
créé sans interruption et sentir malgré tout
qu’une part de ma pensée n’a pas eu lieu.

L’écriture me permet d’approcher ce que je
cherche à formuler. Le dessin me conduit
parfois vers ce que je n’aurais jamais songé à
chercher.
Une ligne apparaît. Son inclinaison transforme
l’espace. Une seconde introduit une distance,
une résistance, un déséquilibre. Je regarde ce
qui vient de se produire. Déjà, mon intention
s’est déplacée.

La main découvre quelque chose que je ne lui
avais pas demandé.

Lorsque je reste éloignée de cette expérience,
mon regard change imperceptiblement.

Je continue à remarquer les couleurs, les
ombres, les lignes des bâtiments. Mais
certaines perceptions semblent s’arrêter au
moment même où elles pourraient
commencer à se transformer.

Une couleur ne rencontre plus celle qu’elle
aurait appelée. Une ombre ne devient pas le
commencement d’une forme. Une direction
aperçue dans la rue s’éteint avant d’avoir
traversé mon imagination.

Je vois.

Mais tout ce que je vois ne trouve plus son
prolongement.

Personne ne peut constater qu’une relation
entre deux couleurs n’a pas eu lieu.

Personne ne peut voir la forme qui n’est
pas apparue.

Cette disparition n’a ni contours ni preuves.
Elle n’en laisse pas moins une empreinte dans
mon corps.

Mes doigts se crispent parfois sans raison
apparente. Mon poignet cherche une
amplitude que les gestes ordinaires ne lui
donnent pas. Une énergie demeure
suspendue, comme si un mouvement avait
été interrompu avant de commencer.

Et pourtant, rien ne m’empêche réellement
de dessiner.

Seulement la succession des choses à faire.

Un courrier, un article, une réponse attendue.
Chaque tâche possède sa raison d’être.
Chacune semble mériter quelques minutes
supplémentaires.

Le dessin viendra après.

Je le pense sincèrement.

Mais le temps se remplit de ce qui réclame
une réponse. Une obligation achevée en
découvre une autre. Le soir arrive avec cette
impression étrange d’avoir été entièrement
présente à ma journée et d’en avoir laissé une
part intacte.

Le dessin, lui, n’a rien demandé.

Il n’a ni échéance ni destinataire. Aucun
message ne vient rappeler les heures
pendant lesquelles mes crayons sont restés
immobiles.

Je pense à Louise Bourgeois.

À son visage marqué par les années, à ses
mains qui ont tant cherché dans la matière.

Je l’imagine près de moi.

Ses doigts effleurent ma joue.

Elle ne dit rien.

Son regard se pose sur mes crayons.

Je baisse les yeux vers mes mains.

Puis j’en prends un.

Le contact est immédiat. Le poids du crayon,
sa résistance contre mes doigts, la légère
rotation du poignet. Mon bras retrouve une
direction qui ne lui était plus offerte.

Je trace une ligne.

Elle s’interrompt plus tôt que prévu.

Je la regarde.

Cette interruption m’intéresse davantage que
la ligne elle-même.

Je pourrais corriger, prolonger, rétablir
l’intention première. Mais une seconde trace
apparaît ailleurs, et soudain l’espace entre les
deux devient plus important que ce que
j’avais voulu dessiner.

Quelque chose vient de m’échapper.

Je n’éprouve aucun désir de le reprendre.

Ma main avance, hésite, appuie trop
fortement. Une matière résiste. Une couleur
vient troubler l’équilibre des lignes.

Je sens encore la tension de la journée dans
mes doigts. Elle n’a pas disparu. Elle
accompagne le geste sans en déterminer
entièrement la forme.

Le dessin ne raconte pas ma fatigue.

Il ne cherche pas à me consoler.

Il poursuit une recherche dont je découvre les
exigences à mesure qu’elle se développe.

Je m’arrête devant une rencontre de couleurs.

Je ne sais pas ce qu’elle signifie. Je sais
seulement que je ne l’aurais pas trouvée
autrement.

Cette évidence me touche davantage que le
plaisir d’avoir repris mes outils.

Pendant que j’écrivais, ma pensée n’était pas
immobile. Elle avançait, inventait, découvrait.

Mais ici, quelque chose d’autre
devient possible.

Je n’ai pas besoin de transformer cette
différence en hiérarchie. Je n’ai pas à choisir
entre les mots et les formes. Ce qui
m’importe est de ne plus demander à l’un de
remplacer silencieusement l’autre.

Je regarde le dessin.
Il est inachevé.

Une ligne s’arrête au bord d’un espace que je
n’ai pas encore traversé. Deux couleurs
demeurent proches sans se rejoindre. Je
pourrais continuer, mais je préfère les laisser
ainsi.

Les courriers attendent toujours.

Demain, d’autres demandes viendront
s’y ajouter.

Je pose le crayon à côté du dessin.

Pendant des jours, mes outils sont restés à
leur place.

C’est moi qui n’y étais plus.

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