Soyons clairs : je trouve CNews hautement discutable. Une chaîne obsessionnelle, réactionnaire, parfois caricaturale, qui semble avoir transformé quelques sujets en éternelles rengaines. L’immigration, l’insécurité, l’islam, le déclin de la France, la décadence supposée de notre civilisation : les mêmes thèmes reviennent, tournent en boucle, se répondent et finissent par composer une sorte de feuilleton national de l’angoisse. À croire que la France ne serait plus qu’un immense fait divers avec, en guise de présentateurs, quelques procureurs permanents.
Ce n’est pas ma conception du journalisme. Ce n’est pas non plus ma conception du débat public. J’aime la contradiction, la curiosité, la complexité, les regards inattendus. Or, à mes yeux, CNews ressemble trop souvent à une machine à confirmer des convictions déjà établies plutôt qu’à un espace où l’on vient véritablement interroger le monde.
Mais voilà : je suis contre son interdiction. Résolument.
La pétition réclamant la suppression de CNews de l’audiovisuel français, lancée en juin dernier et qui a dépassé les 850 000 signatures début novembre, constitue néanmoins un événement considérable. Elle approche du million de soutiens. Ce n’est pas rien. C’est même, à mes yeux, un signal démocratique important.
Car cette pétition dit quelque chose de notre époque. Elle montre qu’une partie considérable des citoyens refuse de considérer comme anodins les discours qu’elle entend sur cette antenne. Elle témoigne d’une vigilance, d’un refus de banaliser certaines outrances, d’une volonté de rappeler qu’une chaîne de télévision n’est pas au-dessus de toute critique.
En ce sens, je trouve cette mobilisation salutaire. Non pas parce qu’elle réclame une fermeture, mais parce qu’elle rend visible une contestation. Son intérêt est, selon moi, d’abord symbolique. Une pétition n’est pas un tribunal, encore moins un interrupteur capable d’éteindre une chaîne. Elle peut en revanche devenir un formidable révélateur de l’opinion.
Mais il ne faut pas confondre le droit de protester contre un média et le pouvoir de décider qu’il ne doit plus exister.
Une démocratie ne se mesure pas uniquement à la liberté qu’elle accorde aux opinions que nous partageons. Elle se mesure aussi à sa capacité à supporter celles qui nous dérangent, nous irritent, nous scandalisent parfois. La liberté d’expression serait bien confortable si elle ne concernait que les gens avec lesquels nous sommes d’accord.
Et puis, interdire CNews pourrait produire exactement l’effet inverse de celui recherché. Ses animateurs et ses dirigeants pourraient se présenter en martyrs de la liberté d’expression. La chaîne deviendrait, pour ses fidèles, le symbole d’une parole prétendument persécutée. Quel magnifique cadeau politique et médiatique à ceux que l’on prétend combattre !
Je préfère mille fois une CNews qui continue d’émettre et que l’on peut observer, contredire, démonter, parodier, dénoncer, plutôt qu’une CNews réduite au silence et transformée en légende victimaire.
Cela ne signifie évidemment pas que tout serait permis à l’antenne. La liberté d’expression n’est pas une dispense de responsabilité. Les lois existent, les obligations de pluralisme aussi, et l’Arcom doit pouvoir exercer pleinement son rôle. Lorsqu’un média enfreint les règles, il doit répondre de ses actes. Mais les sanctions doivent reposer sur le droit et des manquements établis, non sur le nombre de citoyens qui détestent sa ligne éditoriale.
Il existe aussi une autre réponse, trop souvent oubliée : faire du meilleur journalisme ailleurs. Produire des enquêtes sérieuses, inventer de nouveaux formats, défendre une information indépendante, pratiquer l’humour et la satire. En un mot, opposer à l’obsession la diversité, à la caricature la nuance, au vacarme l’intelligence.
Je ne suis pas dupe de CNews. Et je constate que des centaines de milliers de personnes expriment elles aussi une défiance profonde à son égard. Mais je refuse de transformer cette défiance en désir de censure.
CNews doit pouvoir continuer à exister. Ses détracteurs doivent pouvoir continuer à la critiquer. Ses téléspectateurs doivent pouvoir la regarder. Et ses journalistes doivent accepter d’être publiquement contredits, parfois sévèrement, comme n’importe quel autre média.
Je ne demande pas à CNews de penser comme moi. Je lui demande simplement de ne pas prétendre que sa vision du monde est la seule possible.
En définitive, je préfère une démocratie dans laquelle CNews peut parler et où près d’un million de personnes peuvent protester contre elle, plutôt qu’une démocratie où l’un des deux camps aurait réussi à faire taire l’autre.
La liberté d’expression ne consiste pas à choisir qui a le droit de parler. Elle consiste aussi à préserver le droit de répondre.
Et, personnellement, je trouve cela beaucoup plus précieux qu’une télécommande avec un bouton « interdire ».





