Car Groland n’était pas simplement une émission humoristique. C’était un pays. Un véritable pays imaginaire, avec ses institutions grotesques, son président improbable, ses journalistes approximatifs, ses habitants cabossés, ses campagnes profondes, ses traditions alcoolisées et son sens très particulier de la diplomatie. Un pays où la bêtise humaine était élevée au rang de patrimoine national, mais où l’intelligence se cachait précisément derrière cette apparente stupidité.
Né au début des années 1990 de l’imagination de Jules-Édouard Moustic, Benoît Delépine et de leurs complices, Groland représentait quelque chose d’assez exceptionnel dans le paysage audiovisuel français : un formidable espace de liberté. Un territoire où l’on pouvait être méchant, tendre, vulgaire, poétique, politique, absurde, profondément idiot et remarquablement lucide, parfois dans la même minute.
Il y avait dans cet univers un esprit presque belge. Cette manière de pousser l’absurde jusqu’à ce qu’il devienne une vérité, de faire surgir le surréalisme d’une situation parfaitement banale, de regarder le monde avec un mélange de désespoir amusé et de franche rigolade. On y retrouvait quelque chose des Monty Python, de l’esprit d’Hara-Kiri, des Deschiens, de l’humour de comptoir et des grandes traditions de la satire populaire. Mais Groland ne ressemblait finalement qu’à Groland.
Et puis il y avait les visages. Ah, les visages de Groland !
C’est peut-être l’une des dimensions les plus belles et les moins célébrées de cette aventure. Pendant des décennies, cette émission a fait travailler une quantité considérable de comédiens, de seconds rôles, de figurants, de personnages singuliers, de physiques atypiques, de gueules extraordinaires. Des gens que la télévision traditionnelle aurait probablement laissés à la porte de ses studios parce qu’ils n’étaient pas assez beaux, assez lisses, assez jeunes ou simplement assez conformes.
À Groland, au contraire, les différences devenaient des richesses. Les rides avaient leur place, les ventres aussi, les accents, les silhouettes improbables, les regards étranges, les maladresses et les personnalités inclassables. On pouvait être vieux, gros, maigre, édenté, maladroit, décalé, et devenir pour quelques minutes une véritable vedette de télévision.
Il y avait là une forme d’humanité que l’on ne retrouve pas si facilement ailleurs. Car derrière les provocations parfois énormes et les plaisanteries franchement douteuses, Groland racontait aussi la France des invisibles. Celle des petits villages, des bars fatigués, des travailleurs oubliés, des retraités solitaires, des rêveurs alcoolisés, des marginaux et de tous ceux qui ne passent jamais dans les émissions où tout le monde a des dents parfaitement blanches.
Et quel formidable terrain de jeu pour les acteurs ! Francis Kuntz, Gustave Kervern, Benoît Delépine dans la peau de Michael Kael, Moustic, l’inoubliable Christophe Salengro, président de cette république du n’importe quoi, disparu en 2018, et tant d’autres. Sans oublier Doully et les nouvelles générations venues prolonger cette immense récréation collective.
Groland aura été une école de comédie, de réalisation, d’écriture et de débrouillardise. Une fabrique de courts métrages déguisés en reportages, de fausses publicités plus convaincantes que les vraies, de situations tellement délirantes qu’elles finissaient souvent par annoncer les absurdités du monde réel.
Mais surtout, Groland nous aura fait rire. Beaucoup rire. Parfois aux éclats, parfois nerveusement, parfois avec cette petite gêne délicieuse qui accompagne les plaisanteries dont on se demande si l’on a vraiment le droit de rire. Et c’était précisément cela, sa force : ne jamais demander la permission.
Bien sûr, tout n’était pas génial. Certains sketchs tombaient à plat, certaines provocations étaient faciles, certaines blagues semblaient sorties d’un repas de famille ayant beaucoup trop duré. Mais c’était aussi cela, la liberté : accepter de se planter, d’être excessif, de tenter quelque chose d’impossible, de fabriquer un objet télévisuel qui n’aurait jamais passé les tests d’un service marketing.
À l’heure où tant d’émissions sont calibrées au millimètre, où l’humour se retrouve parfois enfermé entre les précautions commerciales, les susceptibilités et les stratégies d’audience, Groland avait conservé cette qualité devenue presque révolutionnaire : le droit d’être incontrôlable.
Il aura fallu des décennies pour épuiser cette étrange machine à fabriquer de la mauvaise foi, de l’insolence et de la bonne humeur. Et il faut reconnaître que c’est déjà un miracle. Une émission pareille, dans le paysage télévisuel actuel, aurait-elle seulement une chance de naître ? Rien n’est moins sûr.
Cette longévité raconte aussi une époque de Canal+ où l’on acceptait encore de confier une caméra, quelques moyens et une certaine tranquillité à des gens légèrement dérangés, en leur disant de faire ce qui leur passait par la tête. Il en sortait quelquefois du grand n’importe quoi. Et quelquefois du grand art.
Le 12 décembre, les Grolandais pourront donc ranger leurs micros, leurs bouteilles, leurs costumes improbables et leurs fausses cartes de presse. Ils pourront fermer les bureaux de leur Présipauté et laisser reposer cette population imaginaire qui nous aura si souvent rappelé nos propres travers.
Mais ce serait une erreur de considérer Groland comme une simple collection de sketchs appartenant désormais au passé. C’est un pan entier de la contre-culture télévisuelle française qui s’achève. Une certaine idée du rire, de la satire, de l’indiscipline et de l’imagination.
Groland aura été une parenthèse libertaire de presque trente-cinq ans, une oasis de mauvais goût délicieux dans un désert de bonnes manières convenues. Un endroit où l’on pouvait encore rire de tout, y compris de soi-même, et où les gens différents avaient souvent bien plus de présence que les vedettes officielles.
Alors merci à tous ceux qui ont construit ce petit pays impossible. Aux auteurs, aux réalisateurs, aux techniciens, aux comédiens, aux figurants, aux anonymes, aux trognes inoubliables et à tous les doux dingues qui lui ont donné vie.
On aura beaucoup ri. Et, mine de rien, on aura aussi appris à regarder le monde autrement.
Au fond, Groland n’était peut-être pas le pays le plus absurde de la planète.
C’était simplement celui qui avait compris, avant beaucoup d’autres, à quel point le nôtre pouvait être ridicule.
Banzaï !





