Ce qui me bouleverse, ce sont les messages reçus du Brésil, d’Italie, de Serbie et d’ailleurs. Des gens qui me racontent avoir pleuré, retrouvé du courage, reconnu quelque chose de leur propre existence dans ces quelques secondes d’images. Comment une scène qui n’a jamais existé peut-elle toucher aussi profondément des êtres humains bien réels ?
L’histoire commence par une série d’expérimentations artistiques. Je crée des manifestations imaginaires, des slogans, des chants collectifs, des musiques avec l’intelligence artificielle. Puis je découvre une photographie préexistante montrant un homme déguisé en Panthère rose dans une manifestation. Je ne suis pas l’auteur de cette photographie. Mon intervention consiste à lui donner vie, à mettre ce personnage en mouvement, à le faire courir devant les forces de l’ordre, puis à associer cette animation à une chanson que j’avais précédemment créée. Deux univers indépendants se rencontrent et produisent quelque chose que je n’avais pas entièrement anticipé. Une œuvre qui commence à m’échapper.
Pourquoi cette Panthère rose ? Peut-être parce qu’elle appartient à notre enfance, à une mémoire affective collective. Elle est drôle, tendre, maladroite, presque innocente. Mais surtout, ce n’est pas réellement un animal de dessin animé que l’on regarde. C’est un homme dans un costume. Un homme qui court, qui semble avoir peur, qui cherche à échapper à une force plus puissante que lui. Et soudain, derrière cette silhouette absurde, chacun peut reconnaître sa propre vulnérabilité. Tout le monde peut être l’homme à l’intérieur de la Panthère rose. C’est probablement là que réside la force de cette image : elle n’impose aucune identité, aucune nationalité, aucune appartenance. Elle laisse chacun entrer dans le costume avec son histoire, ses blessures, ses convictions et ses espoirs.
Ce qui me frappe également, c’est la façon dont certains médias ont abordé le phénomène. Leur première préoccupation a naturellement été de vérifier si les images étaient authentiques. C’est indispensable, particulièrement lorsqu’une fiction emprunte les codes visuels de l’actualité et risque d’être confondue avec un événement réel. Mais une fois cette vérification effectuée, pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi ne pas se demander ce que cette émotion collective raconte de notre époque ? Pourquoi des Serbes engagés dans leurs propres mobilisations peuvent-ils se reconnaître dans cette Panthère française ? Pourquoi des Brésiliens ou des Italiens y voient-ils une figure d’espoir ? On a beaucoup parlé de la capacité de l’IA à fabriquer du faux. On a beaucoup moins parlé de sa capacité, entre les mains d’un artiste, à révéler quelque chose de profondément vrai sur les êtres humains.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le cinéma, la littérature, la peinture ou le théâtre nous émeuvent depuis toujours avec des personnages qui n’existent pas et des situations qui n’ont jamais eu lieu. Personne ne demande à Hamlet de présenter sa carte d’identité pour éprouver sa tragédie. Pourquoi faudrait-il considérer qu’une émotion devient suspecte dès lors qu’une intelligence artificielle a participé à la fabrication de l’image qui l’a provoquée ? La question essentielle n’est pas seulement de savoir comment une œuvre a été produite, mais ce qu’elle exprime, ce qu’elle provoque et ce qu’elle laisse derrière elle.
Je défends depuis longtemps l’idée que l’artiste doit pouvoir sortir du cadre, déplacer les conventions, provoquer des rencontres improbables. L’intelligence artificielle me donne aujourd’hui une liberté d’expérimentation extraordinaire. Elle raccourcit considérablement la distance entre une intuition et sa réalisation. Là où il aurait fallu autrefois une équipe, des moyens financiers importants et des semaines de fabrication, je peux désormais essayer une idée, la transformer, l’abandonner ou la pousser plus loin presque immédiatement. Cela ne fait pas de la machine un artiste à ma place. Elle ne décide ni de mon regard, ni de mes obsessions, ni de mes intentions. Elle participe à la fabrication d’une forme dont j’assume les choix.
Il y a même quelque chose d’assez réjouissant à voir une technologie issue des grandes puissances industrielles devenir l’instrument d’une poésie contestataire et populaire. Une machine conçue pour produire des images toujours plus sophistiquées peut finalement servir à raconter la fragilité d’un homme déguisé en personnage de dessin animé. La puissance technique se met au service de la vulnérabilité humaine. Voilà un renversement qui me plaît.
Cela ne signifie évidemment pas que tout soit permis. Une image artificielle peut émouvoir, mais aussi manipuler, tromper ou blesser. Plus ces outils deviennent puissants, plus la responsabilité de ceux qui les utilisent devient importante. La liberté artistique ne dispense pas de l’éthique. Elle exige au contraire une conscience aiguë de ce que l’on montre, du contexte dans lequel on le diffuse et des conséquences possibles. Je ne souhaite pas fabriquer de fausses preuves ni instrumentaliser la souffrance. Je veux créer des fictions capables de questionner notre rapport au monde, avec de l’humour, de la tendresse, parfois de l’absurde, et surtout une certaine idée de la liberté.
Ma Panthère rose n’est pas une arme contre la police, ni un emblème partisan que je voudrais imposer à quiconque. Je la vois avant tout comme une figure pacifiste, une présence désarmante dans un univers de confrontation. Elle ne frappe personne. Elle court. Et peut-être que cette simple course raconte mieux notre désir de liberté que bien des discours politiques.
Il y a enfin quelque chose de plus intime dans cette aventure. Nous vivons une époque saturée d’images, de violences, de certitudes et de commentaires. Nous sommes constamment invités à choisir un camp, à nous indigner, à nous opposer. Et voilà qu’un personnage rose, presque ridicule, provoque de la tendresse et parfois des larmes. Peut-être avons-nous collectivement besoin de douceur autant que de révolte. Peut-être cherchons-nous des symboles qui permettent de résister sans haïr, de protester sans renoncer à notre humanité.
Je ne prétends pas que ces millions de vues constituent une preuve de réussite artistique. La viralité ne garantit ni la qualité ni la profondeur d’une œuvre. Mais lorsque des inconnus, à des milliers de kilomètres, prennent le temps de m’écrire pour me raconter ce qu’ils ont ressenti, quelque chose d’autre se produit. L’œuvre commence à appartenir à ceux qui la regardent. Elle accueille leurs histoires, leurs peurs, leurs espérances. Elle devient plus grande que mon intention initiale.
Et c’est peut-être cela, finalement, qui me fascine le plus dans cette aventure. J’ai utilisé une technologie artificielle pour mettre en mouvement un personnage fictif, et ce personnage a rencontré une humanité que je n’aurais jamais pu programmer.
L’intelligence artificielle a fabriqué le mouvement. J’ai tenté de lui donner une âme. Et ce sont les spectateurs qui lui ont donné une vie.
Alors, plutôt que de me demander éternellement si la Panthère rose a réellement couru dans les rues de Paris, j’aimerais que l’on s’interroge sur une question autrement plus passionnante : pourquoi tant de personnes, partout dans le monde, ont-elles eu le sentiment de courir avec elle ?
Car l’image était artificielle. Mais les larmes, elles, ne l’étaient pas.





