13Bis, commençons par une ambiguïté qui intrigue : on ne sait pas vraiment si vous êtes un homme ou une femme. Est-ce un mystère que vous cultivez volontairement, une manière d’échapper aux étiquettes, ou simplement une question qui n’a aucune importance à vos yeux ?
« Aujourd’hui, entre le storytelling permanent sur les réseaux sociaux et l’exposition à tout va des personnalités, le monde ressemble parfois à une immense télé-réalité qui m’effraie. Face à cette obsession de vouloir tout traquer, disséquer et étaler, refuser de révéler qui je suis est d’abord une façon de protéger mon intimité.
Sur le terrain, comme beaucoup d’artistes de rue, on se cache souvent par contrainte légale.
Mais derrière ma démarche, il y a l’envie d’injecter du mystère dans le quotidien. Ça ne m’empêche pas d’être présent lors de mes vernissages et d’expliquer volontiers mon travail. Simplement, je choisis l’échange direct : pouvoir m’exprimer spontanément dans le réel, sans que nos mots, nos corps ou nos visages soient épinglés aux yeux et aux oreilles de tous dans la sphère médiatique.
Qu’il s’agisse d’un individu, d’un alter ego ou d’un collectif, ce flou devient un bouclier qui remet l’œuvre, et elle seule, au centre. »
Pourquoi 13Bis ? Derrière ce nom étrange, presque une adresse clandestine, se cache-t-il une histoire personnelle, un symbole ou une volonté de disparaître derrière l’œuvre ?
Une histoire très personnelle, effectivement : 13bis, c’était mon adresse. Mon point de départ.
Au-delà du lieu, il y a la charge ambivalente du chiffre. Le 13, symbole de la chance pour les uns, du mauvais augure pour les autres. J’aime ce chiffre qui laisse la dualité flotter.
Et puis il y a le « bis ». Ce suffixe qui ramène directement à la rue. Le bis, c’est la seconde voie, l’interstice, la version alternative. C’est l’adresse clandestine où l’œuvre prend vie, détachée de mon nom civil.
Votre univers artistique semble entretenir un dialogue permanent avec les images, les symboles et notre mémoire collective. Qu’est-ce qui déclenche chez vous l’envie de créer : une émotion, une révolte, une rencontre ou une image qui vous obsède ?
Je chine, je fouille, je tombe sur un visuel ancien, une gravure ou un symbole fort. Mes images proviennent de nos archives, de notre patrimoine culturel tombé dans le domaine public. L’image s’impose, tourne en boucle et demande à être détournée, réinventée.
Le jeu du collage est très exaltant : ces visuels appellent à la création. Ce détournement naît d’un besoin assez viscéral de répondre à ce qui me touche ou me heurte.
Et puis, il y a la rencontre avec le lieu. La rue n’est pas une simple toile blanche, c’est un partenaire. Un mur abîmé, une texture, une fissure, l’atmosphère d’un quartier… Rien n’est calibré : la rencontre entre l’image, l’intention et le mur se fait au gré du vent, au fil des errances et des opportunités.
Dans une époque où les artistes sont presque sommés de se montrer, de raconter leur vie et de devenir leur propre produit marketing, l’anonymat peut-il encore être une forme de liberté, voire de résistance ?
Ce n’est pas seulement une forme de liberté, c’est une forme de résistance, mais une résistance très personnelle, presque silencieuse.
Aujourd’hui, on pousse l’artiste à devenir une marque, à se mettre en scène et à alimenter la machine pour exister. On vend une présence avant même de partager un propos. Refuser ce jeu-là, c’est simplement faire un pas de côté face à la marchandisation de soi.
Garder l’anonymat me permet de ne pas me faire happer. Ce n’est pas une posture théâtrale : c’est la volonté d’effacer mon ego pour que l’œuvre reste le seul point de contact avec les gens.
L’art doit-il nécessairement déranger pour être vivant ? Cherchez-vous à provoquer une réaction chez celui qui regarde, ou préférez-vous lui laisser la liberté absolue d’interpréter votre travail ?
Déranger n’est pas une fin en soi, et la provocation brute ne m’intéresse pas. Pour moi, un art vivant est un art qui interpelle, qui décale légèrement le regard.
Je cherche avant tout à questionner. Mes collages fonctionnent comme des amorces : ils ouvrent une brèche, injectent une dose de poésie ou d’étrangeté dans la ville, mais la lecture reste totalement libre. Chacun y projette ce qu’il est, ses propres références, ses peurs ou ses désirs.
Dès que l’œuvre est posée sur le mur, elle ne m’appartient plus. Elle appartient entièrement à celui qui la regarde.
Nous vivons dans une société saturée d’images, où tout se consomme et s’oublie à une vitesse vertigineuse. Comment un artiste peut-il encore produire une image qui arrête le regard et laisse une trace durable ?
La trace durable ne passe pas forcément par la pérennité de la matière, mais par l’empreinte qu’elle laisse dans l’esprit.
Pour arrêter le flux, il y a d’abord l’impact physique : la dimension imposante de mes collages, le fait que ce soit interdit et éphémère. Et puis il y a l’univers lui-même : des visuels étranges, surréalistes et souvent oniriques.
Sortir notre patrimoine culturel de ses boîtes et de ses musées pour revisiter nos grands classiques directement dans la rue, c’est reconnecter le public à notre histoire et aux beautés qui nous ont précédés. Faire appel à cette mémoire collective permet d’initier un dialogue et de créer du lien. Cela produit un contraste immédiat avec le rythme effréné du quotidien. En télescopant le passé et la rue, l’œuvre devient une parenthèse : elle force le passant à ralentir, le temps d’un regard.
Quelle place occupent l’humour, l’ironie et le détournement dans votre travail ? Peut-on, selon vous, exprimer des choses profondément sérieuses sans jamais se prendre soi-même trop au sérieux ?
Oui, absolument. C’est même essentiel. L’ironie et le détournement sont de formidables vecteurs pour aborder des sujets graves sans jamais tomber dans la leçon de morale ou le dogme.
Le collage surréaliste porte cette légèreté en lui : juxtaposer deux univers incompatibles crée presque toujours un décalage, un sourire, un clin d’œil. Ne pas se prendre au sérieux, c’est une forme d’humilité indispensable.
Exprimer des choses profondes avec légèreté permet de toucher les gens différemment, sans les braquer. L’humour désamorce la gravité, ouvre la porte à la poésie et laisse le champ libre à chacun pour y trouver son propre niveau de lecture.
Enfin, imaginons que dans cent ans, quelqu’un découvre une seule de vos œuvres sans rien connaître de votre identité ni de notre époque. Qu’aimeriez-vous que cette personne comprenne de vous, de nous et du monde dans lequel nous vivons ?
J’aimerais d’abord qu’elle ressente une forme de joie. Une émotion pure face à la beauté et à l’étrangeté, quelque chose qui surprend et qui inspire encore, même un siècle plus tard.
Ensuite, j’aimerais que cette image témoigne de notre époque. Une époque charnière, aujourd’hui traversée par l’intelligence artificielle et la déferlante de visuels synthétiques, où le public commence à perdre le fil entre l’image d’archive (témoin de l’histoire) et l’image inventée (générée par l’ordinateur).
Si cette personne tombe sur l’un de mes collages, j’aimerais qu’elle y voie une empreinte humaine : la preuve qu’à notre époque, on allait piocher dans la mémoire et les traces du passé pour réinjecter de la poésie dans la rue. Que malgré le virtuel et la frénésie, nous avons cherché à fabriquer des parenthèses d’émerveillement et à faire douter, rêver et transmettre. »
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