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Zora la rousse : l’ histoire singulière de Lidija Kovacevic, devenue star à 14 ans avant de choisir une vie de professeure et de proviseure

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Il y a des visages qui traversent notre enfance et ne nous quittent jamais. Des visages qui appartiennent à une époque, à une émotion, à une manière de regarder la télévision qui n’existe plus vraiment. Zora la rousse est de ceux-là. Ses cheveux flamboyants, son regard farouche, son caractère impossible, sa façon de commander une bande de garçons et de défier l’autorité avaient fait d’elle, en seulement treize épisodes, une véritable héroïne de toute une génération. Et puis plus rien. Disparue des écrans. Évanouie de notre paysage audiovisuel. On aurait presque pu croire qu’elle était retournée vivre avec sa bande dans les ruines d’un château sur les bords de l’Adriatique. La vérité est autrement plus étonnante : la jeune actrice qui incarnait cette adolescente rebelle a tout simplement abandonné le métier pour devenir enseignante, puis directrice de lycée. Une destinée à contre-courant de tout ce que le monde du spectacle considère habituellement comme une réussite.

Elle s’appelle Lidija Kovacevic. Elle est née le 9 septembre 1963 à Pen, dans ce qui était alors la Yougoslavie. Lorsqu’elle est choisie pour incarner Zora, elle n’a que quatorze ans. Elle ne sort pas d’une grande école de théâtre et n’a derrière elle aucune carrière cinématographique. Mais elle possède quelque chose que les professionnels recherchent désespérément et qui ne s’apprend pas : une présence. Une autorité naturelle. Une façon de regarder les autres comme si elle avait déjà compris le monde.

Lidija a pourtant quelques dispositions artistiques. En 1975, elle remporte un concours national de récitation et participe aux émissions pour enfants de Radio Belgrade. C’est là que le producteur Stevo Petrovi ? la remarque. Il prépare une adaptation télévisée d’un célèbre roman allemand et recherche une jeune fille capable d’incarner une héroïne intrépide, indépendante, presque révolutionnaire. Lidija correspond au personnage. À un détail près : elle n’est pas rousse ! Ses cheveux sont naturellement châtains. On les lui teint pour le tournage et, comme par magie, Zora apparaît.

Mais l’histoire de cette petite rebelle commence bien avant la télévision. En 1939, lors d’un séjour dans la ville croate de Senj, l’écrivain allemand Kurt Kläber, réfugié en Suisse et connu sous le pseudonyme de Kurt Held, découvre une bande d’enfants pauvres et sans véritable protection familiale. Parmi eux, une jeune fille rousse qui dirige ses camarades et un garçon nommé Branko. Leur solidarité, leurs aventures et leur détermination l’impressionnent. Il transforme cette rencontre en un roman, Die rote Zora und ihre Bande, publié en 1941. La fiction prend ainsi naissance dans une réalité sociale assez dure, très éloignée des histoires enfantines convenues.

Car Zora n’est pas une gentille héroïne modèle. Elle vole parfois pour manger, ment lorsqu’il le faut, échappe aux gendarmes et défie des adultes souvent injustes. Elle vit avec sa bande dans un vieux château abandonné, celui de Nehaj, qui domine la ville de Senj. Ses compagnons s’appellent Branko, Nikola, Pavle et ?uro. Ensemble, ils forment les Uscoques, une petite communauté d’enfants livrés à eux-mêmes qui ont inventé leurs propres règles.

Ce qui rend cette histoire si moderne, c’est précisément cela : Zora refuse d’être une victime. Elle est pauvre, orpheline, marginalisée, mais elle ne demande pas la permission d’exister. Elle prend la tête du groupe, protège les plus faibles, s’oppose aux puissants et refuse que l’injustice devienne une fatalité. Pour les enfants des années 1980, habitués à des héros généralement masculins, cette adolescente qui dirigeait des garçons constituait une figure singulière de liberté.

La série est tournée à la fin des années 1970 en Yougoslavie, sous la direction du réalisateur allemand Fritz Umgelter. Coproduction entre l’Allemagne de l’Ouest, la Suisse et la Yougoslavie, elle compte treize épisodes d’environ vingt-six minutes. Elle est diffusée dès 1979 en Suisse, puis en Allemagne en 1980. En France, elle débarque le 9 janvier 1981 sur Antenne 2, dans Récré A2.

Et c’est le coup de foudre.

Le public français découvre une héroïne différente, dans des paysages méditerranéens inhabituels pour la télévision jeunesse de l’époque. La mer, les ruelles de pierre, la pauvreté, les batailles avec les gendarmes, les amitiés indéfectibles : tout cela possède une authenticité presque cinématographique. Zora n’est pas une petite fille bien élevée qui attend qu’on la sauve. Elle sauve les autres. Elle commande. Elle décide. Elle refuse d’obéir simplement parce qu’un adulte lui ordonne quelque chose.

Et puis il y a ce générique extraordinaire, interprété en français par Kity Palm, sur une musique de Christian Bruhn. Une chanson immédiatement reconnaissable qui restera gravée dans la mémoire collective. Le paradoxe est saisissant : nous avons parfois l’impression d’avoir suivi Zora pendant des années. En réalité, il n’existe que treize épisodes. Quelques heures de télévision auront suffi à fabriquer un souvenir durable.

Le tournage lui-même ressemble à une aventure de gamins turbulents. Les jeunes acteurs s’amusent, chahutent, courent et font les quatre cents coups. Selon plusieurs témoignages rapportés des années plus tard, leur agitation aurait même provoqué un accident au cours duquel le réalisateur se serait cassé une jambe. Difficile d’imaginer meilleure illustration de l’esprit de la série !

Pour Lidija, cette expérience constitue un événement exceptionnel. Mais contrairement à tant d’enfants acteurs, elle ne semble pas avoir été séduite par l’idée de prolonger indéfiniment cette existence. Après le tournage, elle reprend ses études. Elle passe son baccalauréat, étudie la littérature et décide de devenir enseignante.

La petite fille qui refusait l’autorité va désormais exercer une profession chargée de transmettre le savoir, d’encadrer des adolescents et de faire respecter des règles.

L’ironie est magnifique.

Elle devient institutrice, puis professeure de langue et de littérature serbes. Elle mène une existence éloignée des studios de télévision et des sollicitations médiatiques. La notoriété acquise dans plusieurs pays européens ne devient pas le moteur de son existence. En Serbie même, la série n’a d’ailleurs pas eu le retentissement qu’elle a connu à l’étranger.

Sa carrière dans l’éducation se poursuit. En 2002, elle participe à la création d’un lycée sportif à Železnik, dans la périphérie de Belgrade. En 2005, elle prend la direction d’un lycée privé dans la capitale serbe. L’ancienne rebelle de fiction devient ainsi proviseure dans la vie réelle.

Il serait pourtant injuste de présenter cette évolution comme une quelconque capitulation. Car transmettre des connaissances, défendre des élèves et leur donner confiance en eux peut aussi être une autre manière de lutter contre les injustices. La véritable continuité entre Zora et Lidija se trouve peut-être là : dans cette conviction que les jeunes ont besoin de liberté, mais aussi de solidarité et de transmission.

Un autre épisode de son histoire mérite d’être raconté. En août 2002, l’équipe française d’Osibo, passionnée par la télévision des années 1970 et 1980, parvient à faire venir Lidija à Paris. Retrouver l’ancienne héroïne constitue alors un petit événement. Elle doit notamment participer à un enregistrement de l’émission Les Enfants de la télé, présentée par Arthur.

Mais selon les témoins présents, plusieurs invités se montrent particulièrement moqueurs envers cette vieille série, créant un malaise sur le plateau. La séquence consacrée à Lidija sera finalement supprimée au montage. Une mésaventure assez révélatrice, finalement, de la manière dont la télévision peut parfois traiter sa propre mémoire.

Heureusement, le voyage ne se réduit pas à cet épisode. Lidija rencontre des admirateurs français, donne des interviews et partage un dîner dans un restaurant serbe parisien. Ceux qui l’accompagnent décrivent une femme souriante, accessible et humble, sans nostalgie excessive ni attitude de vedette. Pour eux, rencontrer Zora est un événement extraordinaire. Pour elle, c’est retrouver un fragment de son adolescence.

Dans un entretien publié par NZZ Folio en 2006, elle évoque son expérience avec tendresse. Elle considère le tournage comme l’un des plus beaux souvenirs de son enfance. Elle explique également combien elle se reconnaissait dans la force de caractère et l’optimisme de Zora. Cette dernière était devenue forte parce que les circonstances l’y avaient obligée.

Et puis il y a cette délicieuse anecdote : alors que Lidija avait dû se faire teindre les cheveux pour incarner Zora, elle racontera avoir vu sa chevelure prendre naturellement des reflets plus roux en vieillissant. Comme si le personnage avait fini par rejoindre définitivement la personne qui lui avait prêté son visage.

Aujourd’hui, en 2026, Lidija a 63 ans. Son parcours public connu est celui d’une femme qui a préféré la littérature et l’enseignement à une carrière d’actrice. Sa situation professionnelle actuelle n’est pas précisément documentée, mais son itinéraire demeure exceptionnel par sa simplicité même.

Dans notre société obsédée par la célébrité, la visibilité, les abonnés et la nécessité de transformer chaque apparition en carrière, son histoire me paraît presque subversive. Imaginez : être reconnue par des millions de téléspectateurs, devenir un visage emblématique de l’enfance européenne, puis considérer que tout cela n’est finalement qu’une très belle parenthèse. Ne pas chercher à capitaliser sur sa popularité. Ne pas courir après le prochain rôle. Ne pas passer sa vie à raconter qu’on a été quelqu’un.

Simplement devenir quelqu’un d’autre.

Je trouve d’ailleurs que cette histoire possède une merveilleuse dimension philosophique. On parle toujours des acteurs qui ont réussi, de ceux qui sont devenus des vedettes internationales, des enfants stars dont la vie s’est parfois transformée en cauchemar. Mais on raconte beaucoup moins ceux qui ont eu l’intelligence, le désir ou simplement la liberté de choisir une autre existence.

Lidija n’a pas disparu, elle a vécu tout simplement.

Et il existe quelque chose de profondément beau dans cette idée qu’une héroïne de notre enfance ait passé une grande partie de son existence à enseigner à d’autres enfants plutôt qu’à entretenir sa propre légende.

Finalement, Zora n’a peut-être jamais cessé d’être rebelle. Elle a seulement changé de terrain d’aventure.

Treize épisodes pour entrer dans l’histoire de la télévision. Une vie entière pour démontrer qu’on peut être une star sans avoir besoin de le rester.

Et cela, franchement, c’est une très belle leçon de liberté.

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