Culture

Rowan Atkinson : l’incroyable naissance de Mr Bean, ce génie du rire devenu un phénomène mondial

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On connaît son visage dans le monde entier, mais presque personne ne connaît sa voix. Une veste de tweed marron, une cravate rouge, une coiffure improbable, un regard capable de passer de l’innocence à la perversité en une fraction de seconde et un petit ours en peluche pour confident. Il s’appelle Mr Bean. Il ne parle presque jamais, ne comprend pas grand-chose aux conventions sociales et transforme les situations les plus insignifiantes de l’existence en catastrophes mémorables. Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache l’une des créations comiques les plus intelligentes et les plus extraordinaires de l’histoire de la télévision. Et derrière le personnage, un homme d’une précision presque mathématique : Rowan Atkinson.

Il y a quelque chose de proprement vertigineux dans le destin de Mr Bean. Quatorze véritables épisodes tournés entre 1990 et 1995 ont suffi pour donner naissance à un phénomène culturel planétaire. Quatorze épisodes seulement ! À l’heure où certaines séries nécessitent des centaines d’heures pour espérer laisser une trace, ce petit Britannique maladroit est parvenu à conquérir plusieurs générations, tous les continents et pratiquement toutes les cultures. Son secret tient à une idée aussi élémentaire que géniale : faire rire sans avoir besoin de traduire.

Mais l’histoire commence bien avant la télévision. Dans les années 1970, Rowan Atkinson étudie le génie électrique à l’université d’Oxford. Cet étudiant brillant, réservé, passionné par la mécanique et les sciences, découvre progressivement les possibilités comiques de son propre corps. Son visage élastique, ses sourcils extraordinairement mobiles, ses mouvements désarticulés deviennent des instruments d’expression. Là où d’autres comédiens cherchent la formule qui fera rire, Atkinson découvre qu’un simple regard, une hésitation ou un mouvement de tête peuvent suffire.

La rencontre décisive est celle de Richard Curtis, futur scénariste de *Quatre mariages et un enterrement*, *Coup de foudre à Notting Hill* et *Love Actually*. Les deux étudiants commencent à travailler ensemble. En 1979, alors qu’ils préparent un spectacle, ils expérimentent des situations comiques entièrement visuelles. Parmi elles figure déjà un homme incapable de rester éveillé pendant un office religieux. Cette idée deviendra, plus de dix ans plus tard, l’une des séquences fondatrices du premier épisode de Mr Bean. Le personnage existe donc avant son nom, avant son costume définitif et bien avant son arrivée à la télévision.

Les références d’Atkinson sont révélatrices. Il admire particulièrement Jacques Tati, dont il découvre jeune le cinéma. Chez Tati, notamment dans *Les Vacances de Monsieur Hulot* ou *Playtime*, le comique naît des rapports absurdes entre l’individu, les objets et l’organisation du monde moderne. Atkinson appartient également à la grande tradition du burlesque incarnée par Charlie Chaplin et Buster Keaton. Mais il déplace cette tradition vers quelque chose de plus grinçant. Mr Bean n’a pas la générosité du vagabond de Chaplin, ni l’élégante mélancolie de Monsieur Hulot. Il est profondément égocentrique, souvent mesquin, parfois franchement insupportable. Et c’est précisément ce qui le rend fascinant.

L’autre moment décisif survient au milieu des années 1980, lors d’un séjour de Rowan Atkinson à Venise. En observant des touristes étrangers acheter des disques et des affiches de vedettes britanniques, il se pose une question : pourquoi la musique anglaise peut-elle traverser toutes les frontières quand l’humour britannique reste aussi dépendant de sa langue ? Pourquoi un groupe de rock pourrait-il conquérir le Japon, l’Italie ou l’Amérique du Sud, mais pas un personnage comique ? Atkinson comprend alors qu’il tient peut-être une idée commercialement audacieuse et artistiquement féconde : inventer un humour international, compréhensible sans sous-titres ni doublage.

Cette intuition sera notamment éprouvée au festival Juste pour rire de Montréal, où Atkinson présente son personnage devant un public francophone. L’expérience est capitale : les spectateurs rient sans avoir besoin de comprendre l’anglais. La démonstration est faite. Ce curieux personnage pourrait fonctionner partout.

Lorsque la télévision britannique décide finalement de lui consacrer une série, il reste encore à lui trouver un nom. Pendant un temps, les créateurs envisagent Mr White. D’autres propositions, dont Mr Cauliflower, sont évoquées. Finalement, ils choisissent Bean, qui signifie « haricot ». Un mot court, absurde, légèrement ridicule, dont la sonorité convient parfaitement à son propriétaire. Mr Bean est officiellement baptisé.

Le 1er janvier 1990, ITV diffuse le premier épisode. Près de 13,45 millions de Britanniques découvrent cet homme étrange confronté à un examen, à une situation embarrassante sur une plage et à un office religieux. Le public est immédiatement séduit. Le phénomène est lancé. Rowan Atkinson et Richard Curtis, entourés notamment de Robin Driscoll et d’autres collaborateurs, vont développer un univers d’une cohérence comique exceptionnelle.

Tout y devient prétexte à dérèglement. Un rendez-vous chez le dentiste, une visite à la piscine, un repas au restaurant, une journée à la laverie ou un simple achat de Noël peuvent prendre les proportions d’un désastre. Impossible d’oublier la dinde coincée sur sa tête, son fauteuil installé sur le toit de sa Mini, ses tentatives absurdes pour tricher lors d’un examen ou encore ses démêlés avec une voiture à trois roues. Chaque situation repose sur un mécanisme soigneusement construit : un problème banal, une solution aberrante, puis une succession de conséquences toujours plus catastrophiques.

C’est ici qu’apparaît le génie véritable de Rowan Atkinson. Mr Bean n’est pas simplement un imbécile qui accumule les maladresses. Il possède sa logique personnelle, son intelligence pratique, sa manière très particulière de résoudre les difficultés. Il invente des solutions extraordinaires à des problèmes insignifiants. Il déploie parfois une énergie considérable pour éviter le plus petit effort. Son comportement obéit à une rationalité parfaitement cohérente, à condition d’accepter que les règles habituelles du monde ne le concernent pas.

Atkinson a d’ailleurs lui-même expliqué que Bean représentait une sorte d’enfant enfermé dans un corps d’adulte. Un enfant de neuf ou onze ans, avec son égoïsme, ses impulsions, sa cruauté occasionnelle, mais aussi son imagination et son extraordinaire liberté. Car Mr Bean fait ce que nous nous interdisons de faire. Il refuse les usages, contourne les interdits, triche, boude, se venge et se moque du jugement des autres. Il incarne cette part d’enfance que l’éducation et les obligations sociales nous apprennent progressivement à dissimuler.

C’est pourquoi il serait réducteur de considérer Mr Bean comme un personnage destiné uniquement aux enfants. Les enfants rient de ses grimaces et de ses catastrophes. Les adultes reconnaissent dans ses comportements des désirs inavouables, des réactions honteuses ou des fantasmes de transgression. Le rire fonctionne simultanément à plusieurs niveaux. Atkinson ne joue pas seulement avec les objets : il joue avec notre rapport à la honte, au ridicule, à l’autorité et à la vie en société.

L’extraordinaire réussite de la série tient également au talent de son interprète. Atkinson est un acteur physique d’une précision impressionnante. Il maîtrise le rythme, les silences, l’anticipation, la suspension du geste. Dans une scène de Mr Bean, quelques secondes d’immobilité peuvent devenir aussi drôles qu’une chute spectaculaire. Son visage fonctionne comme une succession de masques. Il lui suffit de déplacer les yeux ou de contracter imperceptiblement les lèvres pour faire comprendre au spectateur toute une pensée. C’est un art d’une difficulté redoutable, qui demande une maîtrise du jeu bien supérieure à ce que laisse supposer son apparente facilité.

L’univers sonore participe lui aussi à cette singularité. Le générique, composé par Howard Goodall, accompagne l’apparition du personnage dans un faisceau de lumière, comme s’il venait d’être déposé sur Terre par quelque puissance extraterrestre. Son chœur latin proclame : « Ecce homo qui est faba », autrement dit : « Voici l’homme qui est un haricot. » Une manière délicieusement solennelle de présenter un individu qui n’a absolument rien de solennel.

Et puis il y a Teddy, son ours en peluche, probablement son seul véritable ami, et sa fameuse Mini, qui prolonge son personnage jusque dans la mécanique. Ces objets ne sont pas de simples accessoires. Ils constituent les éléments d’un monde autonome, presque fermé, dans lequel Bean entretient des relations plus simples avec les choses qu’avec les êtres humains.

Le succès dépasse rapidement les frontières britanniques. La série circule à travers le monde, jusqu’à être diffusée dans plus de 200 territoires. En 1997, le personnage passe au cinéma avec *Bean*, qui rapporte environ 257 millions de dollars dans le monde. Dix ans plus tard, *Les Vacances de Mr Bean*, hommage assumé à l’univers de Jacques Tati, engrange près de 235 millions supplémentaires. À eux deux, les films approchent le demi-milliard de dollars de recettes mondiales.

L’aventure se poursuit en animation dès 2002, puis à travers Internet. Une quatrième saison de la série animée est lancée en 2025, portant son catalogue à 182 épisodes. En août de la même année, la chaîne YouTube principale de Mr Bean dépasse les 35 millions d’abonnés. Trente-cinq ans après sa première apparition télévisée, le personnage continue de séduire de nouveaux spectateurs qui, pour beaucoup, n’étaient même pas nés lors du tournage des épisodes originaux.

Ce phénomène est d’autant plus étonnant que Rowan Atkinson a toujours entretenu une relation assez ambivalente avec sa créature. Il a reconnu ne pas particulièrement apprécier Mr Bean en tant qu’individu, le jugeant profondément désagréable, tout en prenant plaisir à l’interpréter. Il faut également rappeler qu’Atkinson ne se résume absolument pas à ce rôle : son travail dans *Not the Nine O’Clock News*, *Blackadder* ou la saga *Johnny English* témoigne d’une palette comique autrement plus vaste, notamment dans l’art de la satire et du dialogue.

Mais Mr Bean possède quelque chose qu’aucun de ses autres personnages n’a atteint avec la même intensité : l’universalité. À une époque où les humoristes s’appuient souvent sur les références culturelles, les jeux de mots et l’actualité, Bean repose sur une matière humaine beaucoup plus ancienne. La maladresse, la mauvaise foi, la jalousie, l’impatience, la peur d’être humilié, le désir d’avoir raison et les petites victoires dérisoires sont des expériences que tout le monde comprend.

Son succès révèle aussi un paradoxe intéressant. Plus la communication mondiale se complexifie, plus les écrans se remplissent de discours, et plus ce personnage presque silencieux semble conserver sa puissance. Il peut être regardé à Londres, au Caire, à São Paulo ou à Tokyo sans rien perdre d’essentiel. Il ne dépend ni d’une langue, ni d’une mode, ni d’un contexte politique particulier. Il appartient à cette famille très rare de créations qui semblent immédiatement familières à des êtres humains n’ayant pourtant presque rien en commun.

Il aura donc suffi d’un étudiant en génie électrique, d’un scénariste particulièrement inventif, d’un visage extraordinairement expressif et de quatorze épisodes pour construire l’une des œuvres comiques populaires les plus reconnaissables de notre époque.

Là réside sans doute la plus belle réussite de Rowan Atkinson : avoir inventé un homme qui ne comprend pas le monde, mais que le monde entier comprend. Et qui, trente-six ans après son apparition à la télévision, continue de nous faire rire sans presque jamais prononcer un mot.

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