Regardez cette scène. Un homme vêtu de noir, coiffé d’un chapeau, se déplace dans un décor désertique avec une souplesse presque surnaturelle. Ses jambes se désarticulent, ses pieds glissent, son corps semble posséder une mécanique secrète. Il y a dans ses mouvements quelque chose d’étrangement familier. On pense immédiatement à Michael Jackson, à ses clips, à ses concerts, à cette manière unique de faire du corps humain un instrument de musique.
Sauf que l’homme que nous regardons n’est pas Michael Jackson. C’est Bob Fosse. Et nous sommes en 1974.
La séquence provient du film *Le Petit Prince*, réalisé par Stanley Donen, une adaptation musicale du célèbre conte d’Antoine de Saint-Exupéry. Bob Fosse y interprète le Serpent, personnage mystérieux auquel il prête une gestuelle extraordinairement moderne. Avec son chapeau, ses mouvements de jambes, ses arrêts brusques et ses déplacements glissés, il semble annoncer certains des gestes que Michael Jackson popularisera dans les années 1980.
Et c’est précisément ce qui rend ces images aussi troublantes.
Car Bob Fosse n’était pas un danseur ordinaire. Chorégraphe, réalisateur, metteur en scène, il fut l’un des grands inventeurs du langage chorégraphique américain. Son style reposait sur des mouvements anguleux, des épaules rentrées, des genoux pliés, des isolations du corps, des gestes minuscules transformés en événements spectaculaires. Là où d’autres chorégraphes recherchaient l’ampleur, Fosse pouvait créer une tension extraordinaire avec un simple mouvement de poignet, une inclinaison de tête ou un regard dissimulé sous un chapeau.
Il avait compris que la danse ne consistait pas seulement à bouger, mais aussi à savoir s’arrêter.
Et Michael Jackson allait porter cette idée à un niveau de popularité planétaire.
Lorsque le chanteur apparaît en 1983 dans l’émission *Motown 25* et exécute son célèbre moonwalk sur *Billie Jean*, des millions de téléspectateurs découvrent une manière de danser qui semble défier la gravité. Pourtant, Jackson n’a pas inventé ce déplacement. Le mouvement, connu notamment sous le nom de *backslide*, existait déjà dans les traditions de danse afro-américaines et avait été pratiqué par plusieurs artistes avant lui.
Son génie fut ailleurs : dans sa capacité à absorber des influences, à les transformer, à les assembler et à leur donner une signature immédiatement reconnaissable.
C’est d’ailleurs l’une des grandes lois de l’histoire de l’art. Aucun créateur ne surgit du néant. Les peintres regardent les peintres, les cinéastes regardent les cinéastes, les musiciens écoutent les musiciens et les danseurs observent les danseurs. La création est une conversation permanente entre les générations, parfois consciente, parfois inconsciente.
Ce qui frappe dans la séquence de Bob Fosse, ce n’est donc pas la preuve d’un prétendu vol, mais la puissance d’une filiation esthétique.
Le chapeau, la silhouette noire, les gestes secs, les mouvements fragmentés et cette élégance presque inquiétante composent un vocabulaire visuel que l’on retrouvera, sous d’autres formes, dans l’univers de Michael Jackson.
Mais attention à ne pas réécrire l’histoire à coups de vidéos virales. Les ressemblances sont indéniables, mais elles ne suffisent pas à démontrer que Michael Jackson aurait directement copié cette scène précise. Il faut également rappeler le rôle immense des danseurs afro-américains, du jazz, du mime, du popping et des danses de rue dans la construction de son style.
Réduire son langage chorégraphique à Bob Fosse serait aussi injuste que de faire disparaître Bob Fosse derrière Michael Jackson.





