Culture

Les champignons sortent du bois : comment ils sont devenus les nouvelles stars de notre époque

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Mode, cinéma, médecine, écologie, conquête spatiale… Longtemps relégués aux sous-bois et aux assiettes, les champignons envahissent désormais notre imaginaire, nos industries et jusqu’à nos pharmacies. Mais derrière cet engouement mondial se cache une réalité moins réjouissante : un monde fongique encore largement méconnu, des espèces menacées et des promesses commerciales parfois bien éloignées de la science.

Ils poussent dans les forêts, se glissent dans nos cuisines, inspirent les créateurs de mode, intéressent les scientifiques et terrorisent les spectateurs des séries télévisées. Les champignons sont partout. Et ce qui relevait autrefois d’une passion de botanistes, de cueilleurs du dimanche ou de gastronomes avertis est devenu un phénomène culturel et économique mondial.

Cette fascination porte même un nom dans les pays anglo-saxons : le « mushroom boom », littéralement l’explosion du champignon.

Dans une tribune publiée le 16 octobre 2026, Paul de Vulpian, mycologue, myciculteur professionnel et cofondateur du laboratoire français Villa Hélène, analyse cette extraordinaire montée en puissance. Son constat est passionnant : les champignons sont devenus une nouvelle icône de notre époque, mais leur succès pourrait bien se retourner contre eux si nous ne prenons pas la peine de comprendre et de protéger ce monde vivant.

Il faut dire que les champignons possèdent tous les ingrédients d’une véritable fascination collective. Ils sont mystérieux, discrets, parfois mortels, souvent magnifiques et capables de prouesses biologiques qui semblent relever de la science-fiction.

Le documentaire *Fantastic Fungi*, sorti en 2019, a largement contribué à transformer leur image. Grâce à des séquences spectaculaires et à une approche mêlant science, écologie et émerveillement, il a révélé au grand public l’univers presque invisible du mycélium, cet ensemble de filaments qui constitue la partie végétative de nombreux champignons.

La fiction s’est également emparée du phénomène. Dans la série *The Last of Us*, une infection fongique imaginaire provoque l’effondrement de la civilisation. À l’opposé de cette vision apocalyptique, d’autres récits présentent les champignons comme des alliés potentiels de l’humanité face aux crises environnementales.

Entre créatures inquiétantes et organismes sauveurs, les champignons sont devenus les personnages d’un récit collectif qui raconte finalement beaucoup de nos angoisses contemporaines.

Et pourtant, nous ne connaissons presque rien d’eux.

Selon les estimations reprises par Paul de Vulpian, environ 2,5 millions d’espèces fongiques pourraient exister sur Terre, alors que seules quelque 155 000 ont été scientifiquement décrites. Autrement dit, plus de 90 % de cette extraordinaire biodiversité reste potentiellement à découvrir.

Cette ignorance nourrit autant la fascination que les espoirs scientifiques.

Car les applications possibles semblent presque infinies. Dans l’industrie textile, le mycélium peut servir à fabriquer des matériaux alternatifs au cuir animal. Des maisons de luxe comme Hermès se sont intéressées à ces innovations. Dans l’environnement, certaines espèces de champignons sont étudiées pour leur capacité à dégrader des polluants. Même l’exploration spatiale s’y intéresse : la NASA a travaillé sur des concepts d’habitats susceptibles d’être cultivés à partir de matériaux fongiques, notamment pour de futures installations lunaires.

L’idée a quelque chose de vertigineux : plutôt que transporter sur la Lune tous les matériaux nécessaires à la construction d’une habitation, pourquoi ne pas en faire pousser une partie sur place ?

La médecine et le marché du bien-être participent eux aussi à cet enthousiasme. Reishi, shiitaké, crinière de lion et autres champignons traditionnellement utilisés dans certaines médecines asiatiques connaissent un regain d’intérêt spectaculaire.

Ils sont aujourd’hui commercialisés sous forme de poudres, d’extraits ou de compléments alimentaires, avec des promesses concernant l’immunité, le sommeil, la concentration ou la mémoire.

Mais c’est précisément ici que la prudence devient indispensable. Les usages traditionnels ne constituent pas, à eux seuls, une démonstration d’efficacité clinique. Les preuves scientifiques varient considérablement selon les espèces, les préparations et les effets recherchés. Certains résultats préliminaires sont encourageants, mais ils ne justifient pas toutes les promesses affichées sur les emballages.

Le champignon est parfois devenu un argument commercial avant d’être un produit véritablement compris.

Paul de Vulpian met justement en garde contre cette transformation de la fascination en opportunité marketing. À vouloir vendre trop vite ce que l’on connaît encore imparfaitement, l’industrie risque de décevoir les consommateurs et de fragiliser durablement sa crédibilité.

Les difficultés rencontrées par certains pionniers du cuir de mycélium illustrent cette contradiction. Bolt Threads, entreprise soutenue notamment par Stella McCartney, Kering et Adidas, a suspendu la production de son matériau Mylo en 2023, malgré des financements considérables. MycoWorks, partenaire d’Hermès, a pour sa part fermé en octobre 2025 son usine de Caroline du Sud, selon la tribune.

Ces revers montrent qu’une innovation séduisante, même portée par de grandes marques, ne devient pas automatiquement un modèle industriel viable.

Plus inquiétant encore, les champignons eux-mêmes sont menacés.

Le texte rappelle qu’en mars 2025, parmi quelque 1 300 taxons évalués sur la Liste rouge mondiale de l’Union internationale pour la conservation de la nature, au moins 411 étaient considérés comme menacés d’extinction.

Déforestation, agriculture intensive, urbanisation et destruction des habitats fragilisent des organismes pourtant essentiels au fonctionnement des écosystèmes.

La France a d’ailleurs publié en avril 2024 sa première Liste rouge nationale consacrée à des champignons.

Le paradoxe est saisissant : jamais nous n’avons autant célébré les champignons dans nos films, nos objets et nos discours écologiques, alors même que nous commençons seulement à prendre la mesure de leur vulnérabilité.

Pour Paul de Vulpian, l’enjeu consiste désormais à transformer cet engouement en une véritable culture scientifique, agricole et industrielle. Cela suppose de mieux identifier les souches utilisées, de maîtriser les méthodes de production, de former les professionnels, de développer les filières locales et surtout de ne plus laisser le marketing prendre systématiquement de vitesse la connaissance.

Son entreprise, Villa Hélène, fondée en 2022 avec Cécile de Vulpian, s’inscrit dans ce secteur émergent de la culture et de la transformation des champignons dits médicinaux. Le laboratoire revendique une production biologique et des analyses indépendantes de ses produits. Il développe également des formations professionnelles aux métiers de la myciculture.

Au-delà des intérêts économiques de cette jeune filière, la question soulevée par cette tribune mérite une réflexion beaucoup plus large.

Notre société possède une curieuse capacité à transformer soudainement un élément du vivant en phénomène de mode. Hier les plantes exotiques, aujourd’hui les champignons, demain peut-être les algues ou les bactéries. Nous découvrons leur beauté, nous leur prêtons toutes les vertus, nous imaginons qu’ils pourront réparer les dégâts de notre civilisation. Puis, parfois, nous nous en lassons.

Or la nature n’est ni une collection de tendances ni un catalogue de solutions miracles.

Les champignons n’ont pas attendu notre enthousiasme pour jouer un rôle fondamental dans les écosystèmes. Ils décomposent la matière organique, participent aux cycles des nutriments et entretiennent avec de nombreuses plantes des relations symbiotiques essentielles à leur développement.

Nous commençons simplement à découvrir l’ampleur de leur importance.

Et si la véritable révolution du champignon n’était finalement pas de fabriquer des sacs de luxe ou des compléments alimentaires, mais de nous apprendre à regarder autrement le vivant ?

Dans un monde obsédé par la performance, la visibilité et la croissance immédiate, ces organismes discrets nous rappellent une évidence : une grande partie de ce qui permet à la vie de prospérer agit silencieusement, sous nos pieds, loin des regards.

Les champignons sont sortis du bois. Il serait dommage que nous ne sachions les accueillir qu’avec des campagnes publicitaires.

D’après la tribune « Les champignons sortent du bois », de Paul de Vulpian, cofondateur de Villa Hélène, datée du 16 octobre 2026.

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