Fondateur d’Acrimed, Action Critique Médias, en 1996, dans le prolongement du grand mouvement social de 1995, Henri Maler avait compris très tôt que la critique des médias ne pouvait plus être laissée aux seuls médias eux-mêmes. Il fallait des citoyens, des chercheurs, des journalistes, des militants, des lecteurs pour regarder la machine de l’extérieur, démonter ses mécanismes, observer ses habitudes, ses aveuglements, ses connivences et parfois ses renoncements. Acrimed est née de cette conviction et Henri Maler en fut longtemps l’un des moteurs essentiels.
Philosophe de formation, devenu maître de conférences en science politique à l’université Paris 8, Henri Maler n’était pas simplement un observateur des médias. Il était un homme d’engagement. Pour lui, analyser la presse, la radio ou la télévision n’avait de sens que si cette analyse permettait de défendre quelque chose de plus grand : le droit de chacun à être correctement informé, la diversité des opinions, l’indépendance journalistique et la possibilité pour des médias différents, parfois fragiles, parfois minoritaires, d’exister face aux grands groupes.
Il avait aussi compris une chose devenue aujourd’hui encore plus brûlante : celui qui possède les médias possède une part considérable du pouvoir de fabriquer l’agenda, de décider de ce dont on parle et, parfois, de la manière dont on en parle. Sa critique pouvait être rude, mordante, volontiers ironique. Elle pouvait agacer. C’était même parfois son but. Mais derrière la polémique se trouvait une question fondamentale : qui contrôle ceux qui nous informent ?
Henri Maler ne s’est jamais contenté de poser cette question depuis une chaire universitaire. Il écrivait, corrigeait, organisait des réunions, sollicitait des auteurs, préparait des débats, distribuait des tracts et alimentait sans relâche le travail d’Acrimed. L’association lui attribue près de 700 articles et rappelle que, pendant ses premières années, son propre domicile servit même de quartier général. Derrière l’intellectuel, il y avait donc aussi l’artisan, celui qui savait qu’une idée ne survit que si quelqu’un accepte de faire le travail quotidien pour la faire vivre.
Pour les médias indépendants, alternatifs ou simplement modestes, son héritage compte particulièrement. Henri Maler n’a évidemment pas créé à lui seul la presse libre et il ne prétendait certainement pas parler au nom de tous ceux qui la font. Mais il a contribué à créer un espace où l’on pouvait contester la concentration des médias, questionner leurs pratiques et rappeler que l’information appartient aussi à ceux qui la lisent, l’écoutent et la regardent.
Aujourd’hui, la bataille qu’il menait est loin d’être terminée. Concentration économique, course à l’audience, dépendance à la publicité, réseaux sociaux, algorithmes, précarisation du métier de journaliste, puissance des plateformes : le paysage médiatique a changé, mais beaucoup des questions posées par Henri Maler demeurent. Peut-être sont-elles même devenues plus urgentes.
Il faut également lui reconnaître quelque chose de rare : avoir contribué à installer durablement la critique des médias dans le débat public français. Ce qui pouvait apparaître, il y a trente ans, comme une préoccupation réservée à quelques militants est devenu un sujet presque quotidien. On parle désormais de concentration, de pluralisme, d’indépendance des rédactions, de conflits d’intérêts ou de propriété des médias avec une vigilance qui doit beaucoup au travail de ceux qui, comme lui, ont refusé pendant des années de considérer ces questions comme secondaires.
À l’heure où tant de voix se ressemblent, où les mêmes invités circulent parfois d’un plateau à l’autre et où quelques groupes possèdent une part importante de notre paysage médiatique, l’existence de médias libres, indépendants, associatifs ou simplement différents reste indispensable.
Le Mague, média indépendant né en 2003 et toujours vivant vingt-trois ans plus tard, sait ce que signifie cette liberté : elle est parfois fragile, imparfaite, économiquement inconfortable, mais elle permet de choisir ses sujets, ses angles, ses colères et ses enthousiasmes. C’est précisément pour que de telles voix puissent continuer d’exister qu’une critique des médias comme celle portée par Henri Maler reste nécessaire.
On peut discuter certaines de ses analyses, ne pas partager toutes ses convictions ou certaines de ses colères. Ce serait d’ailleurs probablement la meilleure manière de respecter quelqu’un qui avait fait de la confrontation des idées une nécessité démocratique. Mais on peut difficilement nier la constance de son engagement.
Henri Maler laisse Acrimed, trente ans de combats, des centaines de textes et surtout une question qu’il nous appartient de continuer à poser : quelle information voulons-nous, et qui voulons-nous laisser la produire ?
Dans un monde où l’information est devenue un pouvoir immense, continuer à poser cette question est déjà une forme de liberté.
Merci, Henri Maler, d’avoir été de ceux qui n’ont jamais cessé de la poser.





