Le 17 mars 2006, il y a un peu plus de vingt ans, je publiais dans "Le Mague" un long entretien exclusif avec Simone Chanal, la sœur de Pierre Chanal, l’adjudant-chef soupçonné d’être impliqué dans les disparitions de Mourmelon, mort par suicide en octobre 2003 avant que son procès puisse aboutir. À une époque où l’immense majorité des récits médiatiques se concentraient sur le suspect et les familles des disparus, j’avais choisi de donner la parole à cette autre femme, celle qui, contre vents et marées, continuait de défendre son frère.
Cet entretien n’avait rien d’anodin. Simone Chanal y exprimait avec une détermination presque obsessionnelle sa conviction absolue de l’innocence de Pierre Chanal. Elle contestait les accusations, dénonçait le traitement médiatique de l’affaire, mettait en cause certains aspects de l’enquête et affirmait vouloir consacrer sa vie à défendre la mémoire de son frère. Une parole subjective, parfois dérangeante, naturellement discutable, mais humainement révélatrice. L’entretien permettait de comprendre le mécanisme intime d’une fidélité familiale devenue une véritable raison d’être. Il ne s’agissait évidemment pas de démontrer l’innocence de Pierre Chanal, mais de comprendre comment une sœur pouvait continuer à croire en lui face à l’accumulation des soupçons.
Or, vingt ans plus tard, que découvre-t-on dans "Les Disparus des Argonnes" ? Dominique, sœur de Guy Lachêne, le militaire soupçonné des disparitions, apparaît comme une femme farouche, inflexible, convaincue de l’innocence de son frère et prête à affronter ceux qui l’accusent. Un personnage qui introduit dans le récit une dimension psychologique passionnante : face aux familles qui réclament la vérité, une autre famille s’enferme dans sa propre certitude. Ce n’est plus seulement une affaire criminelle, c’est une confrontation entre deux fidélités inconciliables.
La ressemblance avec Simone Chanal est frappante. Non seulement dans sa position familiale, mais surtout dans cette attitude de défense inconditionnelle, cette difficulté à envisager la culpabilité d’un proche et cette volonté de se battre contre ce que l’on considère comme une injustice médiatique et judiciaire. Le personnage de Dominique semble prolonger, dans la fiction, une personnalité que j’avais précisément cherché à faire apparaître dans mon entretien de 2006.
Bien sûr, il faut distinguer l’intuition de la preuve. "Les Disparus des Argonnes" est l’adaptation du roman de Julie Peyr paru en 2022, et son scénario porte également les signatures de Safy Nebbou et Mary Arnaud. Les documents de France Télévisions présentent Dominique comme une création des auteurs. Il n’existe, à ma connaissance, aucune déclaration établissant que mon interview a été consultée ou utilisée pendant l’écriture du roman ou de la série. D’autres entretiens et documents consacrés à Simone Chanal existaient également. Il serait donc abusif de revendiquer une filiation certaine, et plus encore de parler de plagiat.
Mais la question mérite d’être posée. Lorsqu’on travaille sur une affaire criminelle aussi documentée, on remonte les archives, on consulte la presse, on cherche des témoignages et des personnages secondaires susceptibles de donner une dimension humaine au récit. Mon entretien est toujours accessible publiquement sur Internet. Il constitue un témoignage direct, détaillé, consacré précisément à la sœur du principal suspect. Il n’est donc pas invraisemblable qu’il ait pu faire partie des sources consultées, directement ou indirectement, par les auteurs.
Ce qui me frappe finalement, c’est que la fiction ait accordé une place aussi importante à cette figure familiale que j’avais choisi d’interroger deux décennies auparavant. À l’époque, Simone Chanal n’était pas pour moi un personnage de cinéma. Elle était une femme réelle, enfermée dans une conviction que rien ne semblait pouvoir ébranler. Je voulais comprendre ce que signifiait être la sœur de l’homme que la France entière regardait comme le coupable possible de l’un de ses faits divers les plus terrifiants.
Aujourd’hui, en regardant Anne Charrier incarner Dominique, je retrouve quelque chose de cette obstination, de cette solitude et de cette violence intérieure. La série ne raconte évidemment pas l’histoire de Simone Chanal. Mais elle donne une existence fictionnelle à une figure qui, dans la réalité, occupait déjà cette place si singulière.
Alors, simple coïncidence ? Inspiration indirecte ? Souvenir d’une lecture retrouvée au hasard des recherches documentaires ? Je n’en sais rien. Et je serais sincèrement curieux de poser la question à Julie Peyr, Safy Nebbou et Mary Arnaud.
Je ne réclame ni paternité ni reconnaissance particulière. Je constate simplement qu’en 2006, *Le Mague* avait recueilli une parole dont la résonance semble aujourd’hui étonnamment proche de celle d’un personnage important de cette fiction.
Les scénaristes ont-ils lu mon entretien avec Simone Chanal ? Je l’ignore. Mais vingt ans après sa publication, il est difficile de regarder *Les Disparus des Argonnes* sans se poser la question.
[Relire mon entretien original avec Simone Chanal, publié dans Le Mague le 17 mars 2006](https://www.lemague.net/article1983.html).





