Une fois rentrée, je me mets à passer des coups de fil : certains sont partis manifester, d’autres sont allés à la récolte des olives. Parfois, on me parle de maladies, de la difficulté à se soigner, du travail qui a disparu, des factures à régler, ou de ces débats houleux qui prennent désormais une ampleur quasi mondiale !
Je ne peux rien y changer, et cela me frustre. Alors, je rouvre mon album de souvenirs et je contemple les photographies avec une profonde nostalgie.
Sur certains clichés des années soixante et soixante-dix, on peut voir les sourires de mes grands-parents sur le front de mer, avec leurs Vespa, leurs lunettes noires, leurs vestes et leurs cravates. Sur toutes ces photos, Pescara rayonnait d’un éclat stellaire ; on y voit des tablées animées, des jeunes qui dansent et qui rient… la Dolce Vita ! Un mode de vie qu’Ennio Flaiano, originaire de Pescara, a dépeint dans le film I Vitelloni.
Que n’auraient-ils pensé, ou immortalisé, Ennio Flaiano et Fellini, dans la belle Pescara ou la Rome magique ? Et que dire de Pier Paolo Pasolini, l’un des plus grands visionnaires du cinéma ? Ou encore de Comencini et de son Pinocchio ? Quelle immense tristesse de songer que cette génération est témoin d’un spectacle qu’elle n’aurait jamais imaginé pour ses enfants et petits-enfants. Il suffit de détourner le regard de l’album photo, d’ouvrir la fenêtre et de regarder dehors pour comprendre que ce monde a été définitivement effacé par la vie devenue inabordable.
Aujourd’hui, ces gens-là sont en maison de retraite, à la retraite ou chez eux, serrant dans leurs mains des souvenirs et des chapelets, tandis qu’au-dehors, sifflets, chœurs et slogans envahissent le front de mer. Quelle triste tournure ont pris les choses !
La vérité, c’est que ma génération ne connaît pas la « Dolce Vita », cette époque où, en rentrant chez soi, on trouvait les meilleurs repas préparés par maman ; où il suffisait de peu pour être élégant (une veste, une cravate, des lunettes noires, sans avoir besoin de marques) ; où l’on pouvait emmener une fille au cinéma pour 100 lires. Non, ma génération connaît la vie chère, le casse-tête permanent du calcul mental pour faire les courses, la peur de ne pas pouvoir payer ses factures, de ne pas trouver de travail, de ne pas pouvoir financer ses études ou son loyer. On a l’impression que ces jeunes n’ont plus de Vespa, le symbole d’une certaine liberté, mais plutôt un tapis roulant : ils marchent, mais font du surplace, contraints par un pouvoir supérieur devenu dictatorial.
Même Mussolini n’était pas allé aussi loin dans la répression des manifestations ! Et que fait Meloni, hier ? Sans même aborder la question de son appartenance politique, voilà qu’elle nous autorise, sous peu, à avoir des plaques d’immatriculation personnalisées sur nos voitures et nos Vespa ! Il faudrait un Totò, ou un Fernand Reynaud, tant la situation est devenue ridicule. Je ne suis même pas en colère, mais plutôt sous le choc ; je décide de...
Fermer l’album photos et de me pencher sur ce désastre. J’ouvre le journal, rempli de faits divers sombres, d’images qui n’apportent aucun espoir ; je le referme aussitôt, envahie par un profond ras-le-bol. Je cherche sur Internet , le chaos est de plus en généralisé suivi de guerres décidées par un monde vorace et cruel. Le pouvoir mondial est un vampire qui a élu domicile auprès des banques, ce système qui vole le peuple, ce système responsable de la destruction de l’humanité, nous divise, nous coupe en deux, au sein d’un monde artificiel et déshumanisé. Il serait temps de lever les yeux pour trancher la tête du Dragon ; c’est urgent ! Et pour le coup, je suis révoltée et j’avais même oublié de me pencher sur cette histoire de plaques d’immatriculation, un détail bien dérisoire face à la situation actuelle, et je perds du temps alors que le monde s’effondre.
Révoltée mais réjouie quelques instants plus tard, d’une émotion à l’autre enfin je ressens une joie immense qui vient combler ce vide, ce sentiment qui m’avait enveloppée sur la terrasse désertée. Je découvre un monde haut en couleur, débordant de génie et de solidarité, je retrouve un peuple créateur, un peuple artiste ! Un peu comme ces gens de la « Dolce Vita » qui sillonnaient la Riviera en Vespa...
À partir de rien, les internautes ont inventé des slogans, des images, des vidéos, des poèmes, exprimant leur colère et leurs désirs. Je me rappelle alors que, même en plein désert, des fleurs peuvent éclore, malgré l’absence de pluie.
Le chaos règne à l’extérieur, il habite aussi chacun d’entre nous, sous forme d’un tourbillon d’émotions. On passe, en un rien de temps, des égouts aux étoiles, des étoiles aux égouts, transporté par l’espoir d’un ciel plus serein et d’un monde meilleur.





