Dans la nuit du 21 au 22 octobre 2026, plusieurs centaines de kilos de cristaux d’hafnium ont été dérobés dans l’usine Framatome de Jarrie, près de Grenoble. Le préjudice est estimé à plusieurs millions d’euros. Plus étonnant encore, il s’agirait du sixième vol de ce type sur ce site depuis 2019. Une série de cambriolages qui ressemble presque au scénario d’un film d’espionnage industriel. Mais au-delà de cette affaire, une question mérite d’être posée : comment un métal dont presque personne n’a entendu parler peut-il susciter autant de convoitises ?
L’hafnium, de symbole chimique Hf et de numéro atomique 72, est un métal gris argenté, relativement dense, particulièrement résistant à la corrosion et capable de supporter des températures extraordinaires. Son point de fusion se situe autour de 2 230 degrés Celsius. Il possède également une propriété absolument déterminante : il absorbe très efficacement les neutrons. Cette particularité en fait un matériau précieux pour l’industrie nucléaire.
Son histoire est d’ailleurs fascinante. L’hafnium a été identifié au début des années 1920 par le chimiste hongrois George de Hevesy et le physicien néerlandais Dirk Coster, à Copenhague, dans l’environnement scientifique de Niels Bohr. Son nom vient de *Hafnia*, l’ancien nom latin de la capitale danoise. Il n’a donc rien de français à l’origine. La découverte avait même suscité une controverse avec le chimiste français Georges Urbain, qui pensait avoir identifié auparavant cet élément sous le nom de « celtium ». L’histoire des sciences a finalement retenu les travaux de Coster et Hevesy.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’hafnium n’est pas une terre rare. C’est un métal de transition qui accompagne naturellement le zirconium dans certains minerais, notamment le zircon. On trouve approximativement une part d’hafnium pour cinquante parts de zirconium. Et c’est précisément là que commencent les difficultés industrielles.
Les deux métaux possèdent des propriétés chimiques si proches qu’il est extrêmement difficile de les séparer. Or, dans un réacteur nucléaire, cette séparation est essentielle. Le zirconium absorbe très peu les neutrons et convient donc parfaitement à la fabrication des gaines entourant le combustible nucléaire. L’hafnium, lui, fait presque exactement l’inverse : il capture les neutrons. On doit donc éliminer l’hafnium du zirconium destiné à certains usages nucléaires, tout en récupérant ce métal devenu précieux.
Cette opération exige des installations spécialisées, des procédés chimiques complexes et une maîtrise industrielle que très peu d’entreprises possèdent.
C’est ici que la France entre en scène.
À Jarrie, en Isère, Framatome, entreprise contrôlée majoritairement par EDF, dispose d’un savoir-faire exceptionnel dans la séparation et la transformation du zirconium et de l’hafnium. La France figure historiquement parmi les tout premiers producteurs mondiaux de ce dernier métal. Selon des estimations industrielles reprises dans le rapport CyclOpe 2025, elle aurait représenté près de 49 % d’une production mondiale évaluée à environ 70 à 80 tonnes par an, les États-Unis occupant également une position dominante. Ces données reposent cependant sur des estimations anciennes et ne doivent pas être confondues avec des parts de marché certifiées pour 2026.
Cela signifie qu’une installation industrielle située dans une petite commune française possède un poids disproportionné dans un marché mondial de haute technologie.
Une précision est toutefois indispensable : la France ne dispose pas de grandes mines d’hafnium. Le minerai d’origine est extrait ailleurs, notamment dans des pays producteurs de sables minéralisés. Ce qui est français, c’est essentiellement la capacité de séparation, de purification et de transformation. Et dans l’industrie moderne, maîtriser une technologie aussi difficile peut être aussi stratégique que posséder la ressource naturelle.
Mais à quoi sert exactement ce métal ?
Son premier grand débouché concerne les superalliages destinés à l’aéronautique et aux turbines à gaz. Incorporé en petites quantités à certains alliages de nickel ou de niobium, l’hafnium améliore leur résistance mécanique à très haute température. Ces matériaux peuvent entrer dans la fabrication des aubes de turbines, des moteurs d’avion et de certains composants de propulsion spatiale.
Autrement dit, quelques grammes de cet élément peuvent contribuer à rendre possibles des performances mécaniques qu’un métal ordinaire ne pourrait supporter.
L’industrie spatiale l’utilise également dans certains alliages destinés aux moteurs de fusées. Des alliages contenant de l’hafnium, comme le C-103, ont notamment été employés dans des composants de propulsion spatiale.
Dans le nucléaire, son rôle est tout aussi spectaculaire. L’hafnium peut entrer dans la fabrication des barres de contrôle de certains réacteurs. En absorbant les neutrons, ces dispositifs permettent de réguler la réaction de fission. Le métal est particulièrement intéressant pour certaines applications nucléaires embarquées, notamment dans les sous-marins.
Il ne faut cependant pas imaginer que tous les réacteurs nucléaires fonctionnent avec des barres d’hafnium. D’autres matériaux remplissent cette fonction. Sa valeur stratégique tient à ses performances particulières et à son intérêt pour des systèmes spécifiques.
L’électronique constitue un autre domaine essentiel. Sous forme de dioxyde d’hafnium, ce matériau intervient dans les couches isolantes de certains transistors miniaturisés. Dès 2007, Intel présentait des processeurs utilisant des matériaux à base d’hafnium afin de réduire les fuites électriques et d’améliorer l’efficacité énergétique. Cette technologie a contribué à l’évolution des microprocesseurs modernes.
L’hafnium sert aussi à fabriquer des électrodes pour la découpe au plasma, des revêtements optiques et certains composants de haute technologie. Ses applications potentielles dans de nouveaux matériaux électroniques et des technologies médicales font également l’objet de recherches.
Alors pourquoi coûte-t-il si cher ?
Parce qu’il ne suffit pas de trouver de l’hafnium dans la nature pour pouvoir le vendre. Il faut l’extraire indirectement, le séparer d’un métal presque jumeau, le purifier et satisfaire des exigences industrielles extrêmement strictes. Sa production dépend en grande partie de celle du zirconium de qualité nucléaire, ce qui limite la possibilité d’augmenter rapidement les volumes.
À cela s’ajoute un marché minuscule, comparé à celui des métaux courants, et une demande portée par des secteurs particulièrement exigeants : aéronautique, défense, nucléaire, spatial et électronique.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon l’US Geological Survey, le prix moyen du hafnium brut non travaillé était estimé à 781 dollars le kilogramme en 2021, avant d’atteindre 6 130 dollars en 2023, puis environ 3 800 dollars en 2025. Certaines cotations et offres commerciales observées en 2026 sont nettement supérieures. La valeur dépend fortement de la pureté, de la forme du métal et des conditions de vente. Il n’existe pas un cours universel du hafnium comparable à celui de l’or.
Il est donc tout à fait possible que quelques centaines de kilos représentent plusieurs millions d’euros, comme dans le récent cambriolage de Jarrie.
Ce vol pose d’ailleurs des questions autrement plus sérieuses que sa seule dimension financière. Comment une matière stratégique, produite dans des quantités aussi limitées et dans un nombre aussi restreint d’installations, peut-elle être dérobée à plusieurs reprises ?
Quelles failles de protection industrielle une telle succession d’affaires révèle-t-elle ? Et comment garantir la sécurité d’une filière qui touche indirectement au nucléaire, à la défense et à la souveraineté technologique ?
À ce stade, rien ne permet d’affirmer que les vols seraient liés à un État étranger ou à une opération d’espionnage. Le caractère stratégique du matériau ne suffit pas à établir la destination des marchandises dérobées.
En novembre 2023, Framatome avait annoncé un investissement destiné à renforcer les capacités de séparation et de production de son site de Jarrie, afin de répondre aux besoins croissants de l’aéronautique, du nucléaire, de la défense et du spatial. Un choix qui montre que ce savoir-faire français ne relève pas seulement du patrimoine industriel : il possède aussi un avenir économique.
Mais cette position n’est pas définitivement acquise. La Chine développe ses capacités de production et de transformation de métaux stratégiques. Les États-Unis disposent de leurs propres industriels. Les besoins mondiaux peuvent évoluer rapidement, tandis que la dépendance aux matières premières importées demeure une réalité pour la France.
Il serait donc excessif de prétendre que la France contrôle à elle seule le marché mondial de l’hafnium. Elle en maîtrise néanmoins une étape industrielle essentielle, ce qui constitue un avantage considérable dans un monde où les chaînes d’approvisionnement deviennent des instruments de puissance.
Il y a finalement quelque chose d’assez révélateur dans cette histoire. Nous vivons dans un pays qui parle souvent de son déclin industriel, parfois avec raison, mais qui conserve aussi des compétences remarquables dont la plupart de ses citoyens ignorent jusqu’à l’existence.
L’hafnium raconte une autre France : celle des ingénieurs, des métallurgistes, des chimistes et des ouvriers spécialisés. Une France discrète, loin des effets d’annonce, qui produit une matière nécessaire aux technologies les plus sophistiquées du monde.
Un métal découvert au Danemark, présent dans des minerais extraits à l’étranger, mais dont une partie de la valeur mondiale dépend du savoir-faire français.
Ce n’est pas un trésor national au sens géologique. C’est peut-être quelque chose de plus intéressant encore : un trésor de compétence, de science et d’intelligence industrielle.
Et à l’heure où l’on confond si facilement la richesse d’un pays avec ses ressources naturelles, l’hafnium nous rappelle une évidence trop souvent oubliée : la vraie puissance ne consiste pas seulement à posséder la matière. Elle consiste à savoir ce que l’on peut en faire.





