Aujourd’hui, le coupable s’appelle IA. Deux lettres devenues presque obscènes dans certains milieux intellectuels, littéraires et artistiques. Prononcez-les au milieu d’un dîner d’écrivains et vous risquez de voir quelques convives s’étouffer avec leur verre de bordeaux.
Le débat est devenu passionnel. D’un côté, les opposants irréductibles, les boycotteurs, les gardiens d’une pureté créatrice qui semble parfois tenir davantage de la croyance que de la réflexion. De l’autre, des artistes, des auteurs, des réalisateurs, des photographes, mais aussi de simples curieux qui ont compris que nous assistions à l’une des plus extraordinaires démocratisations des moyens de création de notre époque.
En juin 2026, quelque 150 personnalités, parmi lesquelles Annie Ernaux, Hervé Le Tellier ou Enki Bilal, appelaient au boycott des intelligences artificielles génératives grand public. Le geste est spectaculaire. Il pose des questions légitimes, notamment sur les droits d’auteur, l’environnement et le devenir des métiers artistiques. Mais le boycott général reste une réponse singulièrement pauvre à une révolution aussi complexe.
Car il faut distinguer deux choses : critiquer les pratiques d’une industrie et condamner tous ceux qui utilisent ses outils. La première démarche est nécessaire. La seconde tourne parfois à l’excommunication culturelle.
Et cette excommunication possède un curieux parfum de suffisance. On rencontre ainsi des adversaires de l’IA parfaitement catégoriques sur les limites d’outils qu’ils n’ont jamais réellement explorés. Ils savent déjà que cela ne vaut rien, que tout se ressemble, que la machine produit nécessairement du vide. Ils ont rendu leur verdict avant même d’avoir ouvert le dossier.
Bien sûr, l’intelligence artificielle peut produire des textes insipides, des images interchangeables et des films d’une médiocrité abyssale. Mais depuis quand la médiocrité attend-elle l’invention d’une technologie pour prospérer ? Les librairies regorgent de mauvais romans parfaitement humains. Les galeries exposent parfois des œuvres insignifiantes réalisées sans le moindre ordinateur. Et personne n’a songé à interdire les appareils photo sous prétexte que des millions de photographies sont ratées chaque jour.
La mauvaise création n’est pas née de l’intelligence artificielle. Elle possède même plusieurs millénaires d’avance.
Je parle ici aussi de mon expérience personnelle. Depuis octobre 2026, ma Panthère rose, apparue au milieu des manifestations, face aux canons à eau, a traversé les frontières et dépassé les 24 millions de vues. Du Brésil à l’Italie, de la France à la Serbie, elle a provoqué des rires, des émotions, des commentaires passionnés, parfois des larmes. Une simple silhouette rose a rencontré quelque chose d’universel : ce besoin de douceur, de fantaisie et de poésie dans un monde qui semble avoir décidé de fonctionner à coups de matraque.
Cette aventure est née d’une rencontre entre des créations et des regards. Au départ, une image d’aliFramez, que j’ai utilisée comme matière première pour lui donner du mouvement, une temporalité et une dimension cinématographique grâce à l’intelligence artificielle. Une fiction, pas un reportage. Une proposition poétique, pas la preuve photographique d’un événement. Et certainement pas une image miraculeusement sortie d’une machine qui aurait soudain décidé, toute seule, de devenir artiste.
Mais voilà : une partie des commentaires s’est moins intéressée à ce que racontait cette Panthère qu’à la manière dont elle avait été fabriquée.
« C’est de l’IA ! »
Comme si l’on venait de découvrir une fraude internationale. Comme si cette révélation suffisait à annuler les émotions éprouvées quelques secondes auparavant.
C’est peut-être là que se trouve l’un des plus grands malentendus de notre époque. Depuis quand la nature d’un outil détermine-t-elle, à elle seule, la valeur d’une œuvre ?
Une image peut être réalisée à la main et ne rien raconter. Une autre peut naître d’un dialogue avec une machine et bouleverser des millions de spectateurs. Ce qui mérite d’être jugé, c’est la proposition artistique, son intention, sa cohérence, sa singularité, sa capacité à nous déplacer intérieurement.
Attention, cependant, à ne pas tomber dans l’angélisme inverse. L’IA soulève de vraies questions : l’utilisation d’œuvres sans consentement pour entraîner les modèles, la rémunération des auteurs, les droits attachés aux images ou aux personnages, la concurrence économique, les coûts écologiques et la prolifération de fausses informations. Une fiction présentée comme un document authentique peut tromper. Un livre largement rédigé par une machine et présenté comme le seul travail de son auteur pose une question de transparence. Ces problèmes méritent des réponses sérieuses, pas des slogans.
Mais faut-il pour autant jeter l’instrument parce qu’on déteste certains de ses fabricants ou certains de ses usages ?
Ce serait comme condamner le cinéma parce qu’il permet de fabriquer de la propagande, ou interdire la photographie parce qu’elle peut servir à manipuler la réalité.
L’intelligence artificielle ne dispense ni du talent, ni du goût, ni du travail. Elle déplace simplement une partie du travail. Il faut imaginer, expérimenter, choisir, corriger, recommencer, monter, parfois échouer vingt fois avant d’obtenir les quelques secondes recherchées. Et surtout, il faut savoir pourquoi l’on crée.
Un logiciel peut fabriquer une image. Il ne peut pas, à lui seul, donner à cette image une nécessité artistique.
La grande révolution est aussi sociale. Un jeune cinéaste sans producteur peut désormais donner forme à des visions auparavant réservées à des studios puissants. Un écrivain peut expérimenter des architectures narratives, des dialogues, des traductions. Un photographe peut prolonger ses clichés dans des univers qu’il n’aurait jamais pu construire matériellement. Un créateur solitaire peut désormais travailler avec des possibilités techniques qui auraient nécessité hier une équipe entière.
Cela n’efface pas les compétences des professionnels, ni la nécessité de les rémunérer. Mais cela ouvre des portes. Et je me méfie toujours de ceux qui, face à une porte qui s’ouvre, pensent d’abord à fabriquer une serrure.
L’histoire de l’art n’est d’ailleurs qu’une succession de déplacements, d’emprunts, de transgressions et d’accidents magnifiques. Le collage, le photomontage, le ready-made, le cinéma expérimental, la vidéo numérique ont tour à tour dérangé les frontières du respectable. L’important n’a jamais été de préserver éternellement une technique. L’important a toujours été de trouver une façon nouvelle de regarder le monde.
L’IA ne rend pas automatiquement artiste celui qui l’utilise. Mais refuser d’appeler artiste quelqu’un au seul motif qu’il utilise l’IA relève d’une paresse intellectuelle tout aussi considérable.
Et voilà peut-être ce qui dérange le plus : la création devient accessible à des individus qui n’appartiennent pas nécessairement aux cercles habituels de légitimation. Elle échappe un peu aux institutions, aux réseaux, aux autorisations implicites, à tous ceux qui aiment expliquer pourquoi certaines personnes auraient le droit de créer et d’autres non.
Ma Panthère rose n’a demandé de visa à aucune académie. Elle n’a pas passé de concours, sollicité de subvention ou attendu le feu vert d’un commissaire d’exposition. Elle a simplement trouvé son public. Cela ne prouve pas qu’elle soit un chef-d’œuvre : la popularité n’a jamais été une garantie de qualité. Mais cela prouve au moins qu’une création assistée par intelligence artificielle peut provoquer une émotion collective réelle.
Et cela, aucune indignation technologique ne pourra l’effacer.
Je ne crois pas que l’intelligence artificielle annonce la mort de l’art. Je crois au contraire qu’elle oblige les artistes à se poser une question essentielle : qu’avons-nous réellement à dire, maintenant que presque tout devient techniquement imaginable ?
La machine peut multiplier les possibilités. Elle ne remplacera pas la nécessité d’avoir un regard.
Alors, plutôt que de dresser des bûchers numériques, apprenons à comprendre ces outils, à les critiquer intelligemment, à les encadrer lorsque c’est nécessaire et, surtout, à nous en emparer pour inventer autre chose.
L’avenir de l’art n’appartiendra ni aux adorateurs béats de la technologie ni à ses procureurs automatiques. Il appartiendra aux créateurs capables de rester libres, lucides et singuliers.
Après tout, la seule chose vraiment artificielle dans cette histoire serait de prétendre que la créativité humaine doit s’arrêter là où commence une nouvelle machine.





