Il y avait chez Tinto Brass quelque chose du vieux garnement italien, du libertin impénitent, du monsieur qui n’avait jamais vraiment quitté l’adolescence et qui avait décidé d’en faire une carrière cinématographique. Les femmes, les fesses, les bas, les regards indiscrets, les portes entrouvertes, les plaisirs interdits : tout devenait prétexte à filmer, à provoquer, à rire et, bien entendu, à vendre des billets.
Car Tinto Brass n’était pas seulement un obsédé sexuel revendiqué. Il était aussi un cinéaste, un vrai, avec son langage, ses cadrages, ses mouvements de caméra et cette manière presque baroque de transformer les corps en paysages. Un artisan de l’image qui avait compris une chose essentielle : le cinéma est aussi une affaire de plaisir, de curiosité et de transgression.
Né à Milan en 1933, Giovanni Brass, dit Tinto Brass, n’avait pourtant pas commencé sa carrière dans le cinéma érotique commercial. Formé notamment au contact de la Cinémathèque française, il avait fréquenté les avant-gardes et réalisé des films expérimentaux, politiques et provocateurs. Il y avait chez lui une véritable culture cinématographique, bien éloignée de l’image simpliste du réalisateur passant sa vie à photographier des jeunes femmes déshabillées.
Puis vint le temps de l’érotisme triomphant.
Avec Salon Kitty, Caligula, La Clé, Miranda, Paprika ou encore Monella, Brass s’imposa comme l’un des grands noms d’un cinéma européen qui osait presque tout. Il ne cherchait pas à rendre le sexe respectable. Il le voulait spectaculaire, ludique, parfois grotesque, souvent excessif. Caligula, production sulfureuse dont il désavoua les remontages et les ajouts pornographiques, illustre d’ailleurs les contradictions de cette époque où les ambitions artistiques, les provocations commerciales et les appétits des producteurs pouvaient se heurter violemment.
Ses films n’étaient pas tous des chefs-d’œuvre. Certains étaient franchement mauvais, d’autres répétitifs, d’autres encore ressemblaient à de longues promenades dans les fantasmes personnels d’un réalisateur décidément très constant dans ses goûts. Mais ils avaient une qualité devenue rare : ils ne ressemblaient à rien d’autre.
Tinto Brass aimait les femmes, ou plus exactement une certaine représentation des femmes, charnelles, provocantes, voluptueuses, souvent offertes au regard masculin. Il serait absurde de prétendre que ce cinéma était féministe avant l’heure. Son univers reposait largement sur l’objectification des corps féminins, et cette liberté qu’il revendiquait était d’abord celle de son propre regard. Mais il serait tout aussi réducteur de le juger uniquement avec les critères moraux d’aujourd’hui, sans comprendre l’époque qui l’avait rendu possible.
Car le cinéma de Brass appartenait à un monde où l’érotisme pouvait encore constituer un événement populaire. On allait voir ces films au cinéma, parfois en couple, parfois entre amis, parfois en cachette. On en parlait, on en riait, on s’en indignait. Les affiches promettaient l’interdit, les bandes-annonces cultivaient le scandale et les salles obscures conservaient une part de mystère.
Ce monde a largement disparu.
Aujourd’hui, la pornographie est accessible instantanément sur un téléphone, tandis que le cinéma érotique commercial a presque déserté les écrans. Le sexe est partout, mais l’érotisme populaire, celui qui mêlait le rire, la mise en scène, le fantasme et une certaine insolence, semble appartenir à une autre civilisation.
Le paradoxe est assez extraordinaire : jamais les images sexuelles n’ont été aussi accessibles, et rarement le cinéma grand public n’a paru aussi embarrassé lorsqu’il s’agit de représenter le désir.
Brass, lui, ne connaissait pas cet embarras. Il filmait avec gourmandise, avec insolence, parfois avec une lourdeur pachydermique. Il pouvait être vulgaire, mais il n’était pas hypocrite. Il assumait ses obsessions jusqu’à la caricature. Son cinéma était une fête permanente du mauvais goût, traversée par de véritables intuitions visuelles.
Il appartenait aussi à cette grande tradition italienne qui avait produit Fellini, Pasolini, Ferreri et tant d’autres personnalités capables de faire du cinéma un espace de démesure, de contradiction et de scandale. Brass n’avait évidemment ni la profondeur philosophique de Pasolini ni le génie poétique de Fellini. Mais il partageait avec eux une certaine défiance envers la respectabilité bourgeoise et les conventions.
Il y avait enfin quelque chose de presque touchant dans sa fidélité absolue à ses fantasmes. Tandis que les modes passaient, que les discours changeaient et que les générations se succédaient, lui continuait de célébrer les mêmes courbes, les mêmes dessous féminins, les mêmes plaisirs défendus.
On pouvait trouver cela ridicule. On pouvait aussi y voir une forme de cohérence artistique.
Avec Tinto Brass disparaît moins un grand maître unanimement reconnu qu’un personnage de cinéma à lui tout seul. Un réalisateur excessif, commercial, cultivé, provocateur, parfois embarrassant, qui avait fait de ses obsessions une signature internationale.
Et surtout, un représentant de cette époque où le cinéma populaire n’avait pas toujours besoin d’être exemplaire, pédagogique ou moralement irréprochable pour exister.
Il pouvait être bête, intelligent, sensuel, vulgaire, drôle, dérangeant, tout cela dans le même film.
Tinto Brass aura passé sa vie à regarder par le trou de la serrure. Mais derrière cette serrure, il y avait aussi une époque entière : celle d’un cinéma qui osait encore être inconvenant.





