Il est des récompenses qui ressemblent à des évidences. En distinguant Laurence Vielle, le Prix Apollinaire 2026 salue une œuvre qui n’a jamais cessé de chercher la poésie là où elle se trouve véritablement : dans les êtres, les voix, les blessures, les rencontres et les petits miracles du quotidien.
Attribué pour son recueil "Les vies de jésus", publié en 2025 dans la collection poche des éditions Abrapalabra, ainsi que pour l’ensemble de son parcours, ce prix constitue l’une des plus importantes reconnaissances du monde poétique francophone.
Créé en 1941 et nommé en hommage à Guillaume Apollinaire, le Prix Apollinaire est considéré comme l’une des distinctions majeures de la poésie d’expression française. Il récompense des auteurs dont les mots contribuent à renouveler notre regard sur le monde.
Et Laurence Vielle appartient précisément à cette famille de poètes pour lesquels écrire ne consiste pas simplement à composer de beaux textes, mais à habiter le monde autrement.
Poétesse, comédienne et artiste de la parole, elle cultive depuis des décennies une relation physique et sensible au langage. Chez elle, les mots ne sont pas destinés à rester prisonniers des pages. Ils doivent être dits, entendus, partagés, parfois murmurés, parfois lancés comme des appels à la vie.
Son écriture se nourrit des voix anonymes, des existences ordinaires, des émotions fragiles et de cette humanité que notre époque pressée semble trop souvent oublier. Laurence Vielle appartient à ces artistes qui savent que la poésie ne se mesure pas à sa complexité, mais à sa capacité de toucher quelque chose d’essentiel.
Avec "Les vies de jésus", elle poursuit cette exploration singulière des destinées humaines, des figures et des récits qui traversent notre imaginaire collectif. Un titre qui invite déjà à interroger les multiples façons d’exister, de croire, de souffrir, d’aimer et de traverser le monde.
Cette distinction représente également une formidable reconnaissance pour les éditions belges Abrapalabra et leur maison sœur maelstrÖm reEvolution, avec lesquelles Laurence Vielle entretient un compagnonnage artistique de plus de vingt-cinq ans.
Dans un univers éditorial souvent dominé par les grandes structures commerciales, cette récompense rappelle le rôle irremplaçable des maisons indépendantes. Ce sont elles qui prennent des risques, accompagnent les voix singulières et défendent des œuvres dont la valeur ne se résume jamais à leur potentiel marchand.
L’émotion exprimée par les éditions Abrapalabra à l’annonce du prix témoigne de cette fidélité. Derrière un livre récompensé, il y a aussi des années de confiance, d’amitié, de travail et de convictions partagées.
La remise du prix s’est déroulée le 2 novembre aux Deux Magots, à Paris, dans ce lieu historique de la vie littéraire française. Le comédien Lambert Wilson y a notamment donné lecture de passages du livre, offrant aux mots de Laurence Vielle une résonance particulière.
Les éditeurs ont également tenu à remercier les membres du jury, notamment Jean-Pierre Siméon, Linda Maria Baros et Jean-Yves Reuzeau, ainsi que les soutiens institutionnels belges qui accompagnent leur travail.
Au-delà du prestige de la distinction, c’est toute la vitalité de la poésie belge francophone qui se trouve ainsi mise en lumière.
Car la poésie demeure un art paradoxal. On la dit régulièrement marginalisée, oubliée, réservée à quelques initiés. Pourtant, elle continue de traverser les générations, de nourrir la chanson, le théâtre, le cinéma et toutes les formes contemporaines de création.
Elle demeure surtout l’un des derniers espaces où la langue peut encore échapper à l’urgence, à la rentabilité et aux discours formatés.
Dans une société saturée de messages instantanés, de slogans et de paroles aussitôt consommées qu’oubliées, les poètes nous rappellent que les mots peuvent aussi servir à ralentir, à comprendre et à ressentir.
Laurence Vielle incarne cette résistance douce, cette manière de placer l’humain au centre de la parole.
Le Prix Apollinaire 2026 ne récompense donc pas seulement une œuvre littéraire. Il célèbre une certaine idée de la poésie : accessible sans être facile, profonde sans être prétentieuse, libre sans jamais perdre le contact avec les autres.
Et peut-être est-ce là sa plus belle victoire : rappeler qu’au milieu du vacarme du monde, il existe encore des voix qui méritent que l’on s’arrête pour les écouter.





