Littéraire

Thélyson Orélien, l’intelligence artificielle et le grand tribunal des hypocrites littéraires

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Et si le véritable scandale n’était pas qu’un écrivain utilise l’intelligence artificielle, mais que certains lecteurs découvrent soudain qu’un roman est une fabrication ?

Il fallait bien que cela arrive. Après avoir soupçonné les écrivains de ne plus écrire, les journalistes de ne plus informer, les photographes de ne plus photographier et les artistes de ne plus créer, voici que notre époque découvre avec une indignation presque délicieuse qu’un romancier aurait pu utiliser l’intelligence artificielle pour écrire un roman. Mon Dieu ! Un écrivain qui se serait fait aider par une machine ! Où va la littérature ? Où va la France ? Et surtout, où va-t-on pouvoir ranger notre bonne conscience ?

Au centre de cette nouvelle agitation littéraire, Thélyson Orélien et son roman au titre pastiché désormais délicieusement provocateur : C’était l’IA ou écrire, présenté comme lauréat du Prix du Roman Fnac 2026. Un titre qui, à lui seul, ressemble à une plaisanterie métaphysique. Comme si l’on avait demandé à la littérature de choisir entre son avenir et son passé, entre la plume d’oie et le processeur, entre Victor Hugo et une carte graphique.

Mais de quoi parle-t-on exactement ? D’un roman. Ce mot mérite qu’on s’y arrête quelques secondes, tant il semble avoir disparu du vocabulaire de ceux qui s’indignent. Un roman n’est pas un procès-verbal, pas une déposition sous serment, pas une attestation sur l’honneur déposée devant un notaire. Un roman est une construction. Une invention. Une organisation du réel par l’imaginaire. Il peut emprunter à des témoignages, à des souvenirs, à des existences croisées, à des histoires entendues dans un train ou dans un café. Il peut mentir pour dire vrai. C’est même l’une des plus belles possibilités de la littérature.

Le personnage de Jonas Dorléon, autour duquel s’articulerait ce récit inspiré de parcours migratoires, n’est pas son auteur. Et si l’écrivain n’a jamais prétendu avoir personnellement vécu les événements racontés, pourquoi lui reprocher une imposture autobiographique ? Il faudrait déjà démontrer qu’une promesse de vérité personnelle a été faite avant de crier à la trahison.

Quant à l’utilisation éventuelle de l’intelligence artificielle, encore faudrait-il savoir précisément de quoi nous parlons. A-t-elle corrigé des fautes ? Reformulé des phrases ? Organisé des témoignages ? Proposé des transitions ? Ou produit des pages entières ? Ce ne sont pas les mêmes gestes, pas les mêmes responsabilités, pas les mêmes questions. Mais notre époque préfère souvent les procès expéditifs aux distinctions intelligentes. C’est tellement plus confortable de condamner un mot que de comprendre une pratique.

Je trouve particulièrement amusante cette nouvelle obsession de la pureté littéraire. Comme si l’histoire des lettres était peuplée de génies solitaires, enfermés dans une chambre, produisant des chefs-d’œuvre directement sortis de leur cerveau sans aucune intervention extérieure. Comme si les écrivains n’avaient jamais eu de secrétaires, de correcteurs, de collaborateurs, de traducteurs, d’éditeurs interventionnistes, de nègres littéraires, appelons-les aujourd’hui prête-plume, et parfois même d’équipes entières travaillant dans leur ombre.

Alexandre Dumas travaillait avec des collaborateurs. Les grands éditeurs ont toujours réécrit, coupé, suggéré, déplacé, parfois sauvé des manuscrits. Et combien de livres publiés sous des noms prestigieux doivent une partie de leur élégance à des mains anonymes ? Personne ne s’est jamais beaucoup inquiété de savoir si un correcteur avait trouvé une meilleure phrase que son auteur. Mais qu’un logiciel puisse proposer une virgule, et voici les gardiens du temple qui réclament une excommunication.

Attention, je ne dis pas que tout se vaut. Je ne dis pas qu’un texte entièrement généré par une machine mérite automatiquement le même regard qu’une œuvre longuement mûrie par un écrivain. Je ne dis pas non plus que l’usage de l’IA doit être dissimulé, particulièrement lorsqu’il devient déterminant dans la fabrication d’un livre. La transparence est une question légitime. L’attribution du travail aussi. Et lorsqu’un roman s’appuie sur des témoignages de personnes vulnérables, le respect de leurs paroles et de leurs expériences mérite une vigilance particulière.

Mais il existe une différence immense entre poser des questions et organiser une chasse aux sorcières.

Car ce qui me frappe, dans ces polémiques, c’est moins la défense de la littérature que la défense d’une certaine idée romantique de l’écrivain. On veut encore croire à l’auteur souffrant devant sa page blanche, à l’inspiration qui descend du ciel, à la phrase née dans la douleur et le café froid. On accepte qu’il écrive sur un ordinateur, qu’il consulte Wikipédia, qu’il utilise un correcteur automatique, qu’il fasse des recherches sur Internet. Mais il faudrait tracer quelque part une frontière sacrée, invisible et parfaitement arbitraire, au-delà de laquelle son travail cesserait d’être humain.

Or l’intelligence artificielle n’a pas de souvenirs d’enfance. Elle n’a jamais aimé une femme, perdu un frère, connu l’humiliation, attendu quelqu’un sur un quai de gare, éprouvé la honte ou le désir. Elle peut imiter les mots de ces expériences. Elle peut en reproduire les structures, les rythmes, les apparences. Mais elle ne les a pas vécues. C’est précisément là que l’auteur humain conserve une place essentielle : dans le choix, dans l’intention, dans la responsabilité, dans cette façon singulière de regarder le monde et de décider ce qui mérite d’être raconté.

Une machine peut proposer mille phrases sur la solitude. Encore faut-il un être humain pour savoir laquelle correspond à la sienne.

Et puis il y a cette question qui me paraît infiniment plus intéressante que toutes les autres : si un lecteur a été bouleversé par un livre, son émotion devient-elle fausse lorsqu’il apprend qu’une intelligence artificielle a participé à sa fabrication ?

Faut-il lui demander de rendre ses larmes ?

Doit-il présenter des excuses pour avoir été touché par une phrase dont il ignorait la généalogie technique ?

Voilà une étrange conception de l’art. Comme si la beauté dépendait exclusivement de la méthode de fabrication. Comme si une émotion devait présenter un certificat d’authenticité avant d’être autorisée à exister.

Lorsque nous regardons un film, nous savons parfaitement que les personnages sont interprétés par des acteurs, que les décors sont fabriqués, que la pluie est parfois artificielle et que la musique a été ajoutée au montage pour nous faire pleurer. Cela ne nous empêche pas de pleurer. Personne ne sort d’une projection en criant au scandale parce que la maison n’était qu’une façade et que la neige provenait d’une machine.

Pourquoi la littérature serait-elle condamnée à une pureté que nous n’exigeons d’aucun autre art ?

Je suis photographe, réalisateur et écrivain. Je connais cette petite musique du soupçon qui accompagne chaque révolution technique. La photographie devait tuer la peinture. Le cinéma devait tuer le théâtre. Le numérique devait tuer la photographie. Les logiciels de montage devaient détruire le cinéma. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle devrait assassiner la création tout entière. À chaque époque, les mêmes prophètes annoncent la fin du monde artistique. Et à chaque époque, l’art trouve de nouvelles manières de leur donner tort.

Ce qui ne signifie pas que tout progrès soit merveilleux. L’IA pose des problèmes considérables de droits d’auteur, d’appropriation des œuvres, de rémunération, de standardisation esthétique et de concentration économique. Il serait absurde de les nier. Mais ces questions méritent mieux qu’une indignation mondaine devant un roman dont beaucoup de procureurs improvisés n’ont probablement pas lu une seule page.

Et c’est peut-être cela qui me dérange le plus : cette facilité avec laquelle nous jugeons désormais les œuvres sans les regarder, les livres sans les lire, les films sans les voir. Nous ne demandons plus : est-ce beau ? Est-ce juste ? Est-ce bouleversant ? Est-ce intelligent ? Nous demandons : avec quel outil cela a-t-il été fabriqué ?

Nous sommes en train de remplacer la critique artistique par une enquête de police technique.

Le plus ironique serait évidemment que C’était ça ou mourir soit un mauvais roman. C’est parfaitement possible. Je ne prétendrai pas le contraire : je ne l’ai pas lu. Mais alors qu’on le démontre par une critique littéraire, avec des arguments, des citations, une analyse du style, de la construction et de la portée du texte. Qu’on explique pourquoi il échoue, pourquoi il sonne faux, pourquoi il ne tient pas ses promesses. Voilà un débat digne de lecteurs.

En revanche, déclarer qu’un livre ne vaut rien parce qu’une machine aurait participé à son élaboration, c’est confondre le processus avec le résultat et la morale avec l’esthétique.

Il y a quelque chose de profondément conservateur dans cette volonté de décider à l’avance quels outils un artiste aurait le droit d’utiliser. L’art n’a jamais progressé en demandant la permission aux gardiens de ses anciennes frontières.

Je défendrai toujours le droit de critiquer un auteur qui trompe délibérément son public sur des faits essentiels. Mais je défendrai tout autant le droit d’un créateur d’expérimenter, de mélanger les techniques, de déplacer les habitudes, de faire entrer dans son atelier des instruments que ses prédécesseurs n’auraient même pas imaginés.

La véritable question n’est donc pas de savoir si l’intelligence artificielle peut écrire. Nous savons qu’elle peut produire du texte. La question est de savoir ce qu’un être humain décide d’en faire. Une œuvre personnelle ou une marchandise standardisée ? Une expérience nouvelle ou une facilité paresseuse ? Une parole singulière ou une imitation sans nécessité ?

Et cette question, aucune machine ne pourra la trancher à notre place.

Alors, à ceux qui se découvrent soudain une passion pour la virginité de la création littéraire, je proposerais une expérience très simple : commencez par lire le livre. Ensuite, discutons.

Car au fond, le scandale n’est peut-être pas qu’une intelligence artificielle puisse participer à l’écriture d’un roman.

Le scandale, c’est que nous vivions dans une société où l’on exige désormais des machines qu’elles écrivent, pendant que tant d’humains se dispensent de lire.

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