Littéraire

Prix Pascal : la littérature écrite avec l’intelligence artificielle va désormais avoir son propre prix

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Et si le prochain grand écrivain français était un être humain qui sait dialoguer avec une machine ? Avec la création du Prix Pascal, la littérature entre dans une nouvelle époque. Une révolution qui interroge autant notre conception de l’art que notre définition même de l’auteur.

Il fallait bien que cela arrive. Après avoir bouleversé la photographie, le cinéma, la musique et les arts visuels, l’intelligence artificielle s’invite officiellement dans le petit monde des prix littéraires. Et cette fois, il ne s’agit plus de débusquer les écrivains soupçonnés d’avoir utilisé ChatGPT en cachette, mais de récompenser ceux qui revendiquent ouvertement leur collaboration avec une machine. Le Prix Pascal, dont les organisateurs viennent d’annoncer le lancement, entend distinguer une œuvre littéraire écrite conjointement par un humain et une intelligence artificielle. Une première revendiquée par ses fondateurs, Philippe Rodriguez, Albin Serviant et Gilles Mentré, qui souhaitent ouvrir un nouveau territoire de création plutôt que prolonger les procès en sorcellerie technologiques.

Le choix du nom n’a évidemment rien d’anodin. Blaise Pascal, philosophe, mathématicien et inventeur de la Pascaline, cette machine à calculer qui préfigurait déjà notre fascination pour les intelligences mécaniques, devient ainsi le parrain symbolique d’une littérature hybride. Trois siècles et demi après sa mort, voilà donc Pascal convoqué pour arbitrer une question qu’il n’aurait probablement jamais imaginée sous cette forme : une machine peut-elle participer à la création d’une œuvre littéraire sans en détruire l’âme ?

Le principe du concours est relativement simple. Les candidats doivent proposer une œuvre originale en français, accompagnée d’un dossier technique détaillant les outils d’intelligence artificielle employés, les instructions données aux modèles et les méthodes de collaboration. Le concours est ouvert aux auteurs de toute la francophonie, sans obligation de disposer d’un éditeur. Selon le règlement publié, la date limite de candidature est fixée au 30 novembre 2026. Le lauréat doit notamment bénéficier d’une publication et d’une visibilité médiatique.

Mais derrière cette initiative apparemment anecdotique se cache une question autrement plus vertigineuse : qu’est-ce qu’écrire, aujourd’hui ?

Pendant des siècles, nous avons considéré l’écriture comme l’expression presque sacrée d’une intériorité humaine. Un écrivain avait une histoire, des blessures, des souvenirs, des obsessions, une manière singulière d’observer le monde. Son style constituait sa signature invisible. Avec l’intelligence artificielle, cette conception romantique de la littérature se trouve brutalement interrogée. Car une machine peut désormais produire des phrases élégantes, construire des intrigues, imiter des styles, proposer des métaphores et parfois même surprendre celui qui l’utilise.

Est-ce pour autant de la littérature ? La réponse mérite mieux que les indignations automatiques des défenseurs autoproclamés de la pureté artistique.

Après tout, personne ne conteste sérieusement qu’un photographe soit un artiste parce qu’il utilise un appareil photographique plutôt qu’un pinceau. Personne ne retire au cinéaste sa qualité de créateur parce qu’il travaille avec un monteur, un chef opérateur, des acteurs et des logiciels numériques. Pourquoi faudrait-il alors considérer que l’écrivain cesse d’être écrivain dès lors qu’il utilise une intelligence artificielle pour explorer ses idées, développer une structure ou expérimenter de nouvelles formes narratives ?

La vraie question n’est peut-être pas de savoir qui a tapé les mots sur le clavier, mais qui a eu quelque chose à raconter.

Il existe pourtant une différence fondamentale entre utiliser l’IA comme instrument de création et lui abandonner entièrement son imagination. Demander à une machine de produire un roman de trois cents pages en quelques minutes ne fait pas nécessairement de son utilisateur un écrivain. Pas davantage que posséder un appareil photo ne transforme automatiquement quelqu’un en photographe. La technique permet de produire des images ou des textes. Elle ne garantit ni le regard, ni la nécessité, ni la singularité.

C’est précisément là que le Prix Pascal pourrait devenir intéressant. S’il se contente de couronner un texte correctement rédigé par une intelligence artificielle, il risque de n’être qu’une opération de communication supplémentaire dans une industrie déjà saturée de démonstrations technologiques. En revanche, s’il parvient à distinguer une véritable invention littéraire, une œuvre impossible à concevoir de la même manière sans cette collaboration entre l’homme et la machine, alors il pourrait contribuer à faire émerger une nouvelle forme artistique.

Cette distinction intervient également dans un climat de suspicion croissante. L’affaire entourant le roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, accusé d’avoir largement recours à l’intelligence artificielle, a récemment illustré les tensions qui traversent l’édition. Là où certains voient une tromperie, d’autres perçoivent l’émergence d’une pratique créative qu’il devient absurde de vouloir dissimuler. Les organisateurs du Prix Pascal proposent donc de remplacer le soupçon par la transparence.

Reste une difficulté considérable : comment évaluer la part véritablement humaine d’une œuvre ? Comment distinguer l’auteur qui dialogue pendant des mois avec une intelligence artificielle, réécrit, détruit, reconstruit et impose sa vision, de celui qui se contente d’appuyer sur un bouton ? Et surtout, faut-il réellement mesurer cette participation humaine en quantité de mots, ou plutôt en qualité d’intention ?

Ces interrogations dépassent largement la littérature. Elles concernent déjà les photographes, les réalisateurs, les compositeurs, les illustrateurs et tous ceux qui voient apparaître des outils capables de matérialiser presque instantanément des idées qui nécessitaient autrefois des semaines de travail. La démocratisation de la création constitue une formidable promesse, mais elle s’accompagne aussi d’un risque : celui de confondre l’abondance des productions avec la richesse des œuvres.

Car produire davantage ne signifie pas nécessairement créer davantage.

Le véritable danger de l’intelligence artificielle n’est peut-être pas qu’elle remplace les artistes. Il est qu’elle permette de produire industriellement des objets culturels parfaitement convenables, parfaitement calibrés, parfaitement oubliables. Des livres sans aspérités, des photographies sans regard, des films sans nécessité. Une immense bibliothèque de choses bien faites auxquelles il manquerait cette imperfection fondamentale qui rend parfois une œuvre bouleversante.

Mais l’inverse est également possible. Entre les mains d’un créateur exigeant, ces technologies peuvent ouvrir des espaces d’expérimentation extraordinaires. Elles peuvent aider à inventer des récits impossibles, à multiplier les points de vue, à confronter une imagination humaine à des propositions inattendues. Elles peuvent devenir des partenaires de recherche, des instruments de contradiction, parfois même des révélateurs de notre propre créativité.

Le Prix Pascal arrive donc au bon moment, non parce qu’il consacrerait la victoire de l’intelligence artificielle sur les écrivains, mais parce qu’il oblige enfin à poser publiquement les bonnes questions. Il faudra évidemment juger cette initiative sur la qualité de son jury, l’exigence de ses critères et surtout la valeur du premier livre récompensé. Un prix ne crée pas à lui seul un mouvement littéraire. Il peut simplement contribuer à lui donner une visibilité.

Et peut-être faudra-t-il un jour admettre que la littérature n’appartient ni au stylo, ni à la machine à écrire, ni au traitement de texte, ni même à l’intelligence artificielle. Elle appartient à celles et ceux qui ont quelque chose à dire et trouvent une forme capable de le transmettre.

L’intelligence artificielle peut fabriquer des millions de phrases. Ce qui demeure rare, et profondément humain, c’est d’avoir une raison de les écrire.

Découvrez le Prix Pascal et son appel à candidatures sur le site officiel

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