1 – Bonjour, Alain Bron, pouvez-vous vous présenter ?
Je suis né en 1948 à Tunis d’un père franc-comtois et d’une mère italienne. J’écris depuis l’âge de quinze ans. Des nouvelles, des essais de psychosociologie, des romans, des polars, de l’humour et des critiques d’art. Je suis fier d’avoir eu trois prix littéraires. J’ajoute que je dirige L’Art en chemin dans l’Oise et que je préside une compagnie théâtrale. Bref, je ne m’ennuie pas…
2 - Votre roman raconte l’histoire d’un écrivain qui traverse l’Atlantique à bord d’un cargo. D’où vous est venue l’idée de cette aventure ?
Le bateau, c’est à la fois un souvenir marquant et un rêve d’ailleurs. Le souvenir, c’est celui de ma famille débarquant à Marseille avec des milliers de personnes à l’indépendance de la Tunisie. C’était un arrachement qu’un enfant de neuf ans peut difficilement comprendre. Le rêve, c’était de reprendre la mer avec l’assurance de revenir chez moi. Un effacement de la douleur en quelque sorte.
3 - Le titre « Au creux de la vague » est particulièrement évocateur. Faut-il y voir une référence à l’océan ou également aux moments de doute et de fragilité que nous traversons tous ?
Bien sûr, il y a l’océan, cet infini à 360 °, cette terrible tempête dans l’Atlantique nord. Il y a aussi les moments difficiles que chacun traverse, des moments qui peuvent nous détruire ou nous renforcer. C’est au creux de la vague que les décisions se prennent le plus souvent.
4 - Peut-on considérer ce voyage comme une métaphore de notre société, où chacun doit apprendre à trouver sa place parmi les autres ?
On sait souvent où l’on va, mais jamais où l’on arrive. Le plus important dans le voyage n’est-il pas le voyage lui-même ? Il nous permet de faire le point en dehors de l’environnement habituel qui finalement nous dicte la conduite à suivre. Dans le voyage en cargo, lent, parfois périlleux, la solitude se transforme en humilité devant les éléments et surtout devant les autres. Le voyage apprend à compter sur les autres et à se défaire de l’individualisme que la société tente de nous imposer par la consommation égoïste, par la lutte des places et par l’indifférence aux plus vulnérables.
5 - Votre livre mêle suspense, humour et humanisme. Est-ce important pour vous de faire réfléchir vos lecteurs sans jamais leur donner de leçons ?
Un roman n’est pas un réquisitoire de procureur. Il doit – à mon avis – donner à réfléchir sans pour autant ennuyer. C’est le propre de l’évasion littéraire. J’y ajoute une touche d’humour, d’autodérision qui vient humaniser le propos et un suspense qui tire le lecteur par le bout du nez.
6 - Est-ce que vos personnages vous échappent parfois pendant l’écriture, au point de vous entraîner dans une direction que vous n’aviez pas prévue ?
La structure de mes romans est celle des nouvelles. Une description d’un pan de société, des rebondissements et une chute surprenante tout en restant parfaitement logique. Je dois donc tout préparer avant même d’écrire la moindre ligne. Les personnages, la trame, le séquencement, la fin. Je sais où je dois aller, contrairement à une feuille blanche sans perspective. Mais il arrive que, pendant l’écriture, je m’aperçoive qu’un personnage ne sert ni la tension dramatique ni la narration. Je dois donc le supprimer. C’est un exercice très difficile, car chaque personnage transporte sur le dos de minuscules liens qui servent à tisser la fiction. Il ne s’agit donc pas de supprimer seulement son nom, mais aussi de reconstituer les liens qu’il transporte.
7 - Dans vos romans, cherchez-vous d’abord à raconter une histoire ou à transmettre une certaine vision de l’être humain ?
Les deux mon capitaine. L’histoire, c’est le véhicule de la vision que j’ai de la société en positif et en négatif. À noter : mes personnages ne sont pas entièrement bons ni entièrement mauvais. Il y a toujours une faille chez les bons et une certaine grâce chez les mauvais.
8 - Vous avez vécu une aventure marquante au Sahara à l’âge de seize ans. Qu’est-ce que cette expérience a changé dans votre regard sur le monde ?
C’était une période sans téléphone portable et souvent sans route bitumée. Je suis allé aux confins de l’Algérie, de la Tunisie et de la Lybie qui était (et qui reste) une zone très aride et très dangereuse. C’est un voyage inimaginable de nos jours. J’ai eu faim, j’ai eu froid, j’ai eu peur. Mon père était très fier de moi, ma mère folle d’inquiétude. Mais le plus difficile, ce n’est pas l’aller, c’est le retour, car tout alors acquiert des allures de banalité. J’ai pris beaucoup de maturité lors de ce voyage et ce que j’en ai retenu, c’est l’extraordinaire générosité des gens du désert, au-delà de toute considération de statut social, de couleur de peau et de religion. Nous devrions tous être des gens du désert.
9 - Votre parcours mêle littérature, théâtre et voyages. Existe-t-il encore une aventure que vous rêvez de vivre ou une histoire que vous n’avez pas osé écrire ?
Je travaille beaucoup dans le monde rural à faire connaître la littérature, la peinture, la photographie, le théâtre, bref des arts qui ne sont pas à la portée des villages. Depuis quinze ans, je me bats contre l’illettrisme, c’est une aventure éprouvante et parfois décourageante. Je suis en train d’écrire sur ce sujet. De nos jours, la ruralité subit des chocs inouïs et de très profonds changements.
10 - Vous enfermez sur un cargo deux hommes que tout oppose, notamment leurs convictions. Est-ce une façon de montrer que notre société ne sait plus dialoguer avec ceux qui pensent différemment ?
Nous vivons une période où le « nous » se transforme en meute, où le dialogue est marginalisé, où la nuance est moquée. Les extrêmes tuent les débats soit par l’argent soit par la violence, aidés en cela par les algorithmes des réseaux sociaux. Le lieu de débat doit rester la République. On doit la protéger et la nourrir contre la menace de la tyrannie.
11 - Votre roman aborde des sujets sensibles comme l’extrémisme et les migrants. La littérature peut-elle, selon vous, contribuer à combattre l’intolérance ?
Un roman ne peut pas changer le monde. Il n’est qu’un témoin parmi d’autres. Au mieux, c’est une toute petite semence pour montrer la nature humaine et en prendre conscience. J’ai ainsi la satisfaction de recevoir régulièrement des commentaires de lecture qui soulignent ce point et qui m’encouragent à continuer d’écrire.
12 - Dans une société où chacun reste souvent enfermé dans ses certitudes, pensez-vous qu’il soit encore possible de changer profondément le regard de quelqu’un sur le monde ?
Faire changer le regard, la perspective, la conviction est la chose la plus difficile au monde. Seul le dialogue peut y parvenir. Il ne porte pas toujours ses fruits, mais quand il le porte, il occasionne une grande fierté. Encore faut-il se montrer exemplaire des idées que l’on défend. Souvent, on adhérera à des idées parce que l’on aime à côtoyer ceux qui les portent. Je ne crois pas à la stratégie du pire où le silence conduit à la tyrannie. Je crois que les intellectuels, et plus généralement les artistes, doivent donner l’exemple.
le site officiel d’Alain Bron : https://alainbron.weebly.com






