Littéraire

Frédéric Schiffter accuse Jean-Paul Enthoven de plagiat : une lettre au vitriol qui éclabousse le prix Renaudot

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Il y a des lettres qui ressemblent à des règlements de comptes, d’autres à des déclarations de guerre. Celle que Frédéric Schiffter adresse à Jean-Paul Enthoven appartient à une troisième catégorie : celle des mises au point littéraires où la politesse glaciale rend chaque accusation plus mordante. Derrière les formules élégantes, c’est une affaire de propriété intellectuelle, de reconnaissance et de probité qui surgit au grand jour. Et, au passage, une question embarrassante pour le monde des lettres : peut-on couronner un ouvrage lorsque son auteur est publiquement accusé d’avoir emprunté les mots d’un autre ?

Le philosophe et écrivain Frédéric Schiffter ne prend pas de gants. Dans cette lettre ouverte adressée à Jean-Paul Enthoven, il l’accuse explicitement d’avoir repris plusieurs passages de ses ouvrages, certains courts, d’autres plus développés. Plus troublant encore, il affirme qu’Enthoven lui aurait dérobé jusqu’à un souvenir personnel. « Vous m’avez même volé un souvenir ! », écrit-il. La formule est redoutable, car elle dépasse la simple question de la citation non attribuée. Elle suggère une appropriation de l’intime, de cette matière autobiographique qui constitue parfois la part la plus singulière d’une œuvre.

Selon Schiffter, Jean-Paul Enthoven aurait reconnu certains emprunts, allant jusqu’à les qualifier lui-même de « larcins », tout en cherchant à en minimiser la portée. L’auteur dénonce des excuses tardives et évoque également des menaces de recours aux avocats. À cette perspective judiciaire, il oppose une formule délicieusement désuète : « Pour ma part, Monsieur, je serais plutôt disposé à vous envoyer mes témoins. » On croirait entendre deux gentilshommes prêts à régler leur différend au petit matin, derrière les grilles du Luxembourg. Le duel littéraire n’est pas mort, il a simplement changé de décor.

Mais la lettre ne se limite pas à quelques traits d’esprit. Schiffter réclame que les éditions Plon retirent de l’ouvrage primé les phrases, définitions et formulations qu’il revendique comme siennes. Il cite notamment des références à Casanova, Rousseau, Spinoza et Schopenhauer, dont une traduction qu’il affirme avoir réalisée lui-même et qui aurait été reproduite mot pour mot. Il mentionne également un emprunt présumé à son ami Iñaki Uriarte, auteur de Bâiller devant Dieu, dont il avait signé la préface.

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la nature même des emprunts allégués. Un écrivain se nourrit nécessairement de ses lectures, de ses influences, de ses admirations. La littérature est une immense conversation entre les morts et les vivants. Mais il existe une différence fondamentale entre dialoguer avec une œuvre et s’en attribuer silencieusement les trouvailles. Une idée peut circuler, une citation peut voyager, une influence peut se deviner. Reprendre des formulations originales sans en reconnaître la provenance pose une autre question, à la fois littéraire et éthique.

L’affaire devient particulièrement sensible lorsqu’elle touche à un ouvrage récompensé par un prix prestigieux. Dans son post-scriptum, Frédéric Schiffter interpelle indirectement le jury Renaudot et Christophe Ono-dit-Biot, présenté comme partageant la récompense avec Enthoven. Il demande ce que ce dernier penserait d’être distingué au même titre que celui qu’il qualifie de plagiaire. Une manière de déplacer le débat de la responsabilité individuelle vers celle des institutions littéraires.

Car les prix ne récompensent pas seulement des livres. Ils leur confèrent une autorité, une visibilité, parfois une forme de consécration morale. Lorsqu’une accusation de plagiat surgit, le jury, l’éditeur et l’auteur se retrouvent confrontés à une exigence simple : établir les faits, examiner les textes et répondre précisément aux passages contestés.

Il faut néanmoins rappeler qu’une accusation, même formulée avec force et accompagnée de références précises, ne constitue pas en elle-même une démonstration définitive de plagiat. La comparaison des textes, leur contexte, leur originalité et les éventuelles attributions sont indispensables. La position de Jean-Paul Enthoven et celle de son éditeur méritent également d’être entendues.

Reste cette lettre, sèche, ironique, presque théâtrale, qui possède une qualité devenue rare dans les polémiques contemporaines : elle ne confond pas la colère avec le vacarme. Schiffter choisit ses mots, construit sa charge et réclame une réparation concrète. Il ne demande pas que l’on brûle les livres. Il demande que ses propres phrases cessent, selon lui, de figurer sous la signature d’un autre.

Dans un monde littéraire où les réputations se fabriquent parfois aussi vite que les bandeaux rouges des prix s’impriment, cette controverse rappelle une vérité élémentaire : le prestige d’un écrivain ne le dispense jamais de rendre à chacun ses mots. Et lorsqu’un auteur affirme qu’on lui a volé jusqu’à ses souvenirs, il serait pour le moins regrettable de lui voler, en plus, le droit d’obtenir une réponse.

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