Littéraire

Philippe Jaenada, prix Goncourt 2026 : l’art de faire 528 pages quand 200 auraient peut-être suffi Une consécration littéraire qui ne nous oblige pas à applaudir.

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Philippe Jaenada vient de recevoir le prix Goncourt 2026 pour L’Inconnue du quai de Javel, publié chez Flammarion. Un roman de 528 pages consacré à une affaire criminelle remontant à 1949. L’Académie Goncourt a tranché ce 3 novembre, et voilà notre homme officiellement installé au sommet de la littérature française.

Félicitations, naturellement. Mais permettez-nous de ne pas déboucher le champagne.

Car il faut avoir une certaine endurance, voire une authentique vocation pour le masochisme littéraire, pour apprécier sans réserve l’univers de Philippe Jaenada. Voici un écrivain qui semble considérer qu’une phrase n’a véritablement accompli sa mission que lorsqu’elle a emprunté sept chemins de traverse, ouvert douze parenthèses, raconté trois souvenirs personnels et oublié, au passage, ce qu’elle voulait initialement nous dire.

Chez Jaenada, la digression n’est plus un procédé littéraire. C’est un mode de vie. Une religion. Une occupation à plein temps. On entre dans un chapitre avec l’espoir de découvrir ce qui est arrivé à un personnage et l’on se retrouve embarqué dans les considérations personnelles de l’auteur, ses commentaires, ses apartés et ses interminables détours. Le tout servi avec cette désinvolture savamment entretenue qui semble nous murmurer : regardez comme je suis original, regardez comme je suis drôle, regardez comme je me moque des conventions romanesques.

Sauf qu’à force de vouloir être spirituel, on finit parfois par être épuisant.

Le plus agaçant reste cette omniprésence de l’écrivain. Philippe Jaenada ne semble jamais vouloir quitter la pièce. Il commente, intervient, plaisante, se reprend, ajoute une précision, puis une précision à la précision. Ses personnages ? Ils doivent parfois attendre patiemment que leur créateur ait terminé son numéro. L’histoire ? Elle avance comme elle peut, encombrée par un narrateur qui paraît incapable de résister au plaisir de s’écouter raconter.

Il existe pourtant une différence fondamentale entre avoir une voix et monopoliser la parole. Entre posséder un style et imposer continuellement sa présence. Entre faire sourire le lecteur et lui administrer une overdose de clins d’œil.

On nous expliquera, bien entendu, que c’est précisément là que réside le génie de Jaenada. Son humour, son goût du détail, sa liberté narrative, son art de mêler l’enquête et l’autobiographie. Les admirateurs parleront de fantaisie, de générosité, d’humanité. Et ils en ont parfaitement le droit.

Mais nous avons également celui de trouver cette littérature lourdement aguicheuse. Une écriture qui semble constamment chercher la complicité du lecteur, lui faire du coude, lui adresser des sourires entendus, jusqu’à transformer la lecture en interminable opération de séduction.

À force de vouloir être charmant, on devient envahissant. À force de vouloir être singulier, on finit par devenir prévisible. Et à force de multiplier les parenthèses, on donne parfois l’impression que l’essentiel est devenu accessoire.

Le plus ironique est que le sujet de L’Inconnue du quai de Javel possède, en lui-même, une véritable puissance romanesque. Une jeune femme, Louise Cansot, modèle pour des artistes de Montparnasse, assassinée en 1949. Une enquête abandonnée. Une existence à reconstituer. Un mystère humain qui mériterait toute notre attention.
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Pourquoi faut-il donc que l’écrivain vienne si souvent s’interposer entre cette femme et nous ? Pourquoi cette nécessité de tout commenter, de tout accompagner, de tout envelopper dans sa propre personnalité ?

Il y a quelque chose de paradoxal à vouloir rendre justice à une existence oubliée tout en occupant soi-même autant d’espace narratif. Le lecteur venu rencontrer Louise Cansot doit aussi accepter de passer de longues heures en compagnie de Philippe Jaenada. Et cette compagnie, aussi sympathique puisse-t-elle paraître à certains, n’est pas forcément du goût de tout le monde.

Reste la question du Goncourt. Ce prix prestigieux, capable de transformer du jour au lendemain un roman en événement national, consacre-t-il toujours une œuvre ou parfois une certaine idée de ce que doit être la littérature respectable ? Cette littérature volumineuse, démonstrative, ostensiblement personnelle, dont les audaces formelles deviennent presque des signes obligatoires de distinction ?

La longueur n’est pas un défaut. La complexité non plus. Mais la prolixité ne constitue pas une preuve de profondeur. Et l’originalité ne dispense jamais d’une qualité essentielle : savoir quand s’arrêter.

On peut aimer les grandes fresques, les constructions labyrinthiques et les voix narratives envahissantes. On peut aussi préférer les écrivains qui savent laisser leurs personnages exister sans leur voler continuellement la vedette. Ceux qui comprennent qu’une émotion n’a pas toujours besoin d’un commentaire, qu’une histoire n’exige pas nécessairement une démonstration et qu’une phrase courte peut parfois contenir davantage de littérature que trois pages d’acrobaties stylistiques.

Philippe Jaenada possède indéniablement un univers reconnaissable. C’est même peut-être son problème : il est tellement reconnaissable qu’il finit par occuper tout le paysage.

Alors oui, le Goncourt 2026 est attribué. Les librairies vont mettre le roman en vitrine, les critiques enthousiastes vont multiplier les superlatifs et les amateurs de littérature exigeante pourront afficher leur admiration.

Quant à ceux qui aiment les romans qui avancent, les personnages qui respirent, les écrivains qui savent parfois se taire et les histoires qui ne prennent pas systématiquement le chemin des écoliers, ils pourront passer leur tour sans éprouver le moindre complexe.

Car la littérature n’est pas une compétition de bavardage, et le talent ne se mesure pas au nombre de parenthèses par kilomètre de texte.

Philippe Jaenada a remporté le Goncourt. Grand bien lui fasse. Mais un prix littéraire, aussi prestigieux soit-il, n’a jamais constitué une obligation d’aimer.

Et pour ceux qui raffolent des digressions interminables, des auteurs omniprésents et de cette littérature qui semble parfois plus amoureuse d’elle-même que de ses personnages, le menu est servi.

Bonne indigestion !

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