Tout commence avec Frédéric Schiffter, philosophe et essayiste, auteur notamment du Charme des penseurs tristes, publié en 2013, et du Dictionnaire chic de philosophie, paru en 2014. En découvrant le dernier ouvrage de Jean-Paul Enthoven, publié chez Plon le 27 août 2026, Schiffter reconnaît plusieurs développements, certaines constructions intellectuelles et jusqu’à des formulations qu’il avait lui-même employées plus de dix ans auparavant. Il ne s’agit donc pas seulement de deux écrivains ayant lu les mêmes philosophes, ce qui serait évidemment banal. Les similitudes concernent parfois la progression même des idées, le choix des exemples et la manière de conclure un raisonnement.
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L’un des exemples les plus troublants concerne Nietzsche. Dans son livre, Frédéric Schiffter raconte un pèlerinage à Nice sur les traces du philosophe allemand. Il évoque les lieux où celui-ci séjourna, ses relations avec Lou Andreas-Salomé, Wagner, puis son déclin intellectuel et physique. Or, dans le Dictionnaire amoureux du bonheur, Jean-Paul Enthoven suit un cheminement remarquablement similaire, reprend plusieurs références dans le même ordre et aboutit à une conclusion presque identique. La coïncidence pourrait encore se discuter si elle était isolée. Mais elle ne l’est pas.
Autre exemple, Aristippe de Cyrène, philosophe grec de l’Antiquité. Les deux auteurs le présentent en utilisant notamment l’expression « apatride spirituel ». Plus significatif encore, on retrouve une formulation identique sur la débauche et le puritanisme des cyniques. Même phénomène à propos du marquis de Sade, avec une succession d’idées et une plaisanterie finale faisant intervenir Diderot et d’Alembert. À ce stade, les ressemblances ne concernent plus seulement le savoir philosophique commun, mais aussi la manière personnelle de le mettre en scène. C’est précisément ce qui rend le dossier embarrassant.
L’histoire devient plus étonnante lorsqu’on découvre qu’en avril 2025, Jean-Paul Enthoven avait lui-même annoncé à Frédéric Schiffter, sur Instagram, qu’il travaillait sur un sujet voisin et qu’il allait devoir piller ses penseurs tristes. La remarque pouvait alors passer pour une plaisanterie entre écrivains. Rétrospectivement, elle prend une tout autre saveur.
Confronté aux passages litigieux, Jean-Paul Enthoven n’a pas opposé un démenti catégorique. Dans un message privé du 24 septembre 2026 rapporté par ActuaLitté, il reconnaît que Schiffter a raison de soulever la question, rappelle l’avoir cité à deux reprises et concède : « Sans doute pas assez ». Il annonce également qu’une prochaine impression du livre comportera les guillemets nécessaires. C’est un élément essentiel de cette affaire : l’auteur reconnaît un problème d’attribution, même si cette réponse ne constitue pas, à elle seule, un aveu juridique de plagiat.
Mais peut-on réellement résoudre une telle question en ajoutant quelques guillemets après publication ? La réponse mérite d’être nuancée. Dans un essai, les emprunts, les citations et les références sont non seulement légitimes, mais indispensables. Aucun écrivain ne pense dans le vide. La littérature est faite de dialogues, d’héritages, d’influences et parfois de réappropriations parfaitement assumées. Encore faut-il que le lecteur puisse distinguer ce qui relève de la pensée de l’auteur et ce qui appartient à un autre. Une citation oubliée peut être une négligence. Une série de passages présentant les mêmes images, les mêmes enchaînements et les mêmes trouvailles stylistiques soulève un problème autrement plus sérieux.
Frédéric Schiffter, de son côté, n’a pas choisi la voie judiciaire. Il préfère exposer publiquement les rapprochements et dénoncer ce qu’il considère comme des emprunts indus. L’affaire prend cependant une dimension supplémentaire avec le prix Renaudot. Car Jean-Paul Enthoven figure toujours parmi les quatre finalistes du Renaudot Essai 2026, dont le résultat sera annoncé le 3 novembre. Le 28 octobre, le jury l’a maintenu dans sa dernière sélection malgré les révélations. Une décision qui a suscité une nouvelle réaction de Schiffter, lequel a adressé une lettre ouverte aux jurés pour dénoncer leur indulgence supposée.
C’est là que cette histoire devient, à mes yeux, particulièrement intéressante. Elle interroge le fonctionnement d’un petit monde littéraire français dans lequel les relations personnelles, les maisons d’édition, les jurys et les réputations se croisent depuis des décennies. Jean-Paul Enthoven n’est pas un débutant isolé qui cherche à se faire une place. C’est un homme du sérail, un professionnel reconnu, familier des grands éditeurs et des cercles intellectuels parisiens. Cette position ne prouve évidemment aucune protection particulière, mais elle rend légitime une interrogation sur l’égalité de traitement entre les écrivains.
La comparaison avec le cas de Thélyson Orélien, écarté de la sélection du Renaudot roman dans un contexte de controverses littéraires et de soupçons concernant l’intelligence artificielle, a d’ailleurs été soulevée par Frédéric Schiffter lui-même. Les situations ne sont pas identiques et il serait intellectuellement malhonnête de les confondre. Elles posent néanmoins une question commune : sur quels critères les institutions littéraires apprécient-elles l’originalité et l’intégrité d’une œuvre ?
Au 1er novembre, aucune modification effective du Dictionnaire amoureux du bonheur n’a été publiquement confirmée, pas davantage qu’un calendrier précis de réimpression. Selon la dernière enquête d’ActuaLitté, Jean-Paul Enthoven et les éditions Plon n’avaient pas répondu aux nouvelles demandes d’explication du média. Frédéric Schiffter affirme désormais avoir demandé que ses mots et son nom disparaissent de la nouvelle version du livre. Il entend vérifier ce qui sera réellement fait.
Je me garderai de prononcer une condamnation définitive à partir des seules comparaisons publiées. Le mot plagiat possède une portée juridique qu’il ne faut pas traiter à la légère. Mais je trouve tout aussi difficile de réduire cette affaire à quelques maladresses éditoriales. Les exemples présentés sont précis, multiples et suffisamment concordants pour exiger des explications substantielles.
Ce qui me gêne finalement le plus, ce n’est pas qu’un écrivain emprunte à un autre. Toute la littérature est traversée d’emprunts. C’est qu’un auteur puisse éventuellement faire passer pour siennes des formulations qui portent la marque intellectuelle d’un confrère moins médiatisé. Le véritable talent littéraire ne consiste pas seulement à connaître les bons livres, mais à savoir ce que l’on fait de ses lectures, à les transformer, à les contredire, à leur donner une forme nouvelle.
Il reste deux jours avant l’attribution du Renaudot. Jean-Paul Enthoven peut encore obtenir une prestigieuse récompense pour son Dictionnaire amoureux du bonheur. Quelle que soit la décision du jury, l’affaire aura au moins rappelé une évidence : en littérature, on peut emprunter des idées, admirer des phrases, s’inspirer d’un style. Mais on ne peut pas s’approprier impunément la singularité d’un autre écrivain.
Et il serait tout de même assez paradoxal qu’un dictionnaire consacré au bonheur laisse derrière lui un auteur aussi manifestement mécontent de s’y retrouver.





