Littéraire

« Le Soleil rouge » de Jean Calembert, quand la littérature ose regarder l’art et la vie en face

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Le Soleil rouge*, Jean Calembert réussit quelque chose de rare, unique et précieux, c’est de faire d’une existence d’artiste une aventure littéraire, humaine et esthétique. Un livre singulier, audacieux, remarquablement construit, qui confirme qu’on peut venir tard à l’écriture et y trouver immédiatement une voix, une liberté et, surtout, une véritable place.

Ce qui réjouit d’abord avec "Le Soleil rouge", c’est l’objet lui-même. Avant même d’en lire les premières lignes, on a envie de le prendre, de le feuilleter, de s’y attarder. La couverture, éclatante de couleurs, reproduit une peinture dont les formes tourbillonnantes, les contrastes violents et les motifs presque primitifs semblent annoncer un voyage dans un cerveau en ébullition. Le livre est beau, tout simplement. Et ce n’est pas un détail. À une époque où tant d’ouvrages semblent fabriqués à la chaîne, celui-ci témoigne d’un véritable soin éditorial. La typographie est agréable, la mise en page respire, l’organisation des chapitres est claire et les illustrations participent à l’identité de l’ensemble. On sent un ouvrage pensé, composé, habité. Un livre que l’on a envie de conserver dans sa bibliothèque, pas simplement de consommer avant de passer au suivant.

Mais la grande réussite de Jean Calembert se situe évidemment ailleurs : dans sa manière de raconter l’art sans jamais le réduire à une affaire de spécialistes, de galeries, de cotes ou de commentaires savants. Son sujet, c’est Pantin, pseudonyme de Patrick Eden, peintre au destin aussi flamboyant que douloureux, disparu en 1995. Un homme qui semble avoir vécu comme il peignait : intensément, contradictoirement, sans jamais accepter tout à fait les règles ordinaires de l’existence.

Le parcours est saisissant. Une enfance entre théâtre populaire, cirques itinérants et découvertes artistiques, l’effervescence des années 1960, les utopies communautaires, les expériences amoureuses, les ateliers, les rencontres, les ruptures, la reconnaissance progressive, puis cette descente vers une souffrance intérieure que même la création ne parviendra pas à apaiser. Au bout du chemin, un dernier tableau, *Le Soleil rouge*, qui donne son titre à l’ouvrage et prend la dimension d’un testament artistique.

On pourrait craindre la biographie tragique d’un peintre maudit de plus, avec ses passages obligés et son romantisme un peu facile. Jean Calembert évite précisément ce piège. Son Pantin n’est ni une icône artificiellement héroïsée ni un martyr fabriqué pour émouvoir. C’est un homme complexe, parfois difficile, souvent attachant, traversé de contradictions, d’élans magnifiques et de fragilités profondes. L’auteur ne cherche pas à rendre son personnage irréprochable. Il cherche à le rendre vivant. Et c’est infiniment plus intéressant.

L’une des grandes audaces du livre tient à sa construction. Calembert ne se contente pas de dérouler une chronologie. Il organise son récit en cinq grandes parties, de l’enfance à la disparition, mais interrompt régulièrement cette progression pour laisser entrer d’autres regards. Celui de la grande sœur, celui du compagnon des années zen, celui du père, celui du mécène, jusqu’à celui du corbeau ou du philosophe. Cette pluralité de perspectives donne au livre une profondeur particulière. Pantin n’appartient jamais complètement à celui qui le raconte. Il existe aussi dans les souvenirs, les blessures, les enthousiasmes et les incompréhensions de ceux qui l’ont côtoyé.

Cette démarche est d’autant plus intéressante que Calembert assume une forme hybride, entre enquête biographique, récit romanesque et reconstitution sensible. Il s’appuie sur des témoignages, des cahiers, des entretiens, des souvenirs familiaux et des documents, tout en revendiquant certains aménagements narratifs, notamment des changements de noms et de lieux. Il ne faut donc pas confondre cette liberté de composition avec une stricte biographie universitaire. C’est précisément dans cette tension entre fidélité aux faits et invention de la forme que le projet trouve son originalité.

Le passage consacré à Yvonne Eden, la sœur de Patrick, illustre particulièrement bien cette méthode. On y découvre comment l’auteur entre en contact avec elle, comment des enregistrements familiaux ressurgissent, comment la mémoire se reconstruit à travers des conversations téléphoniques, des émotions longtemps contenues et des détails apparemment minuscules. Il y a quelque chose de profondément touchant dans cette enquête qui ne prétend pas tout savoir, mais qui avance patiemment, humainement, avec la conscience que derrière chaque souvenir se cache une vérité fragile.

Et puis il y a cette idée essentielle, qui traverse tout le livre, l’art n’est pas nécessairement une consolation.

On aime raconter que les artistes transforment leurs douleurs en beauté, comme si le geste créateur suffisait à réparer les blessures. L’histoire de Pantin rappelle une réalité plus troublante. On peut produire des œuvres éclatantes, inventer un langage pictural personnel, rencontrer la reconnaissance, et demeurer profondément malheureux. La beauté n’immunise contre rien. Le talent n’est pas une assurance contre le désespoir. La création peut être un refuge sans devenir un remède.

C’est là que "Le Soleil rouge" prend une dimension qui dépasse largement le portrait d’un peintre. Il pose, sans jamais les enfermer dans une démonstration théorique, des questions fondamentales sur la liberté, la marginalité, l’amour, le besoin de reconnaissance et cette étrange nécessité qui pousse certains êtres à créer, même lorsque tout semble leur échapper.

La peinture de Pantin, avec son énergie chromatique, ses formes libres, son apparente jubilation, devient alors fascinante à regarder autrement. Derrière les rouges, les jaunes, les bleus et les noirs, derrière la spontanéité presque enfantine du trait, se dessine un monde intérieur beaucoup moins innocent qu’il n’y paraît. L’œuvre ne se contente plus d’être décorative ou expressive. Elle devient une énigme. Et le livre nous donne envie de retourner aux tableaux pour les interroger à nouveau.

C’est d’ailleurs l’une des plus belles qualités de cette entreprise : elle donne envie de voir de la peinture. Pas seulement de lire sur un peintre. De regarder, de chercher, de comprendre comment une existence se dépose dans les couleurs et les formes. Calembert ne confisque jamais l’œuvre au profit de son propre discours. Il lui rend au contraire sa présence, son étrangeté, sa puissance.

Il faut aussi parler de l’auteur lui-même, car son parcours n’a rien d’ordinaire. Né à Liège en 1942, docteur en droit, spécialiste du marketing et des études de marché, entrepreneur ayant parcouru le monde, Jean Calembert n’avait pas exactement le profil attendu du romancier. Après avoir pratiqué la photographie et la peinture, il est venu à l’écriture à 77 ans, avec Joe Hartfield, l’homme qui voulait tuer Donald Trump, puis Le Mal-Aimé, avant *Où vas-tu, nuage ?, consacré à un autre destin artistique.

Avec "Le Soleil rouge", il poursuit donc un chemin personnel qui mérite qu’on s’y arrête. Car il y a quelque chose de réjouissant, presque insolent, dans cette manière d’entrer en littérature sans demander la permission, sans avoir suivi le parcours académique ou médiatique traditionnel, sans chercher à ressembler à une génération d’écrivains ou à satisfaire les modes du moment.

Calembert écrit parce qu’il a quelque chose à raconter. Parce qu’il est curieux des autres. Parce qu’il semble aimer les existences qui débordent, les personnages qui échappent aux classifications, les êtres qui ne se laissent pas résumer à une profession, à une réussite ou à un échec. Son expérience du monde nourrit cette curiosité. Il y a chez lui le goût de l’enquête, de la conversation, de la rencontre, mais également une liberté de ton et une gourmandise narrative qui font beaucoup de bien.

Il ne cherche pas à jouer au grand écrivain. Il cherche à faire œuvre. La nuance est importante.

Cela ne signifie pas que tout doive être considéré comme parfait. L’ambition documentaire et l’abondance des témoignages peuvent parfois donner au récit une densité qui demande de l’attention. Le choix de mêler réalité biographique et recomposition romanesque exige également du lecteur qu’il accepte de ne pas toujours disposer d’une frontière nette entre les deux. Mais ces particularités relèvent aussi d’une démarche assumée. Elles participent de la personnalité du livre, de son refus de se laisser enfermer dans un genre parfaitement balisé.

Et c’est précisément ce que j’aime ici, cette absence de formatage. On ne sent pas une œuvre calibrée pour répondre à une tendance éditoriale. On découvre un auteur qui avance selon sa propre logique, avec ses enthousiasmes, ses obsessions et son goût manifeste pour les destins hors norme.

La préface évoque un « puzzle d’émotions ». L’expression est juste. Mais il s’agit aussi d’un puzzle artistique, moral et existentiel. Chaque témoignage ajoute une pièce, chaque période révèle une contradiction, chaque tableau semble éclairer une part de l’homme tout en préservant une zone d’ombre. Et lorsque le livre se referme, on ne possède pas la vérité définitive sur Pantin. On a simplement le sentiment de l’avoir approché. C’est beaucoup, et c’est sans doute ce qu’une bonne biographie peut offrir de plus précieux.

Je reviens enfin à la qualité matérielle de l’ouvrage, parce qu’elle est parfaitement cohérente avec son propos. Le soin apporté à sa fabrication, à sa présentation et à son identité visuelle n’est pas une coquetterie. C’est une manière de respecter le sujet, les œuvres, les témoins et les lecteurs. Un livre consacré à un peintre se devait d’avoir une présence. Celui-ci en possède une. Il existe comme objet culturel autant que comme récit. Sa couverture, particulièrement expressive, agit presque comme une invitation physique à pénétrer dans l’univers de Pantin.

Il est assez rare qu’un livre parvienne à réunir aussi naturellement le plaisir de lecture, la découverte artistique, l’intérêt documentaire et une véritable émotion humaine. "Le Soleil rouge" y parvient avec une sincérité qui constitue sa principale force.

Jean Calembert est un auteur à part. Non parce qu’il aurait inventé une nouvelle manière d’écrire, mais parce qu’il a trouvé la sienne. À un âge où la société voudrait souvent que l’on se contente de regarder derrière soi, il continue de chercher, d’apprendre, de rencontrer et de créer. Son parcours rappelle qu’il n’existe pas de date de péremption pour la curiosité, le talent ou l’audace.

Avec ce livre, il confirme qu’il n’est plus simplement un homme ayant décidé d’écrire tardivement. Il est un écrivain qui a trouvé son territoire : celui des vies singulières, des artistes indociles, des destins que la société ne sait pas toujours accueillir.

Et il y a quelque chose de particulièrement beau dans cette rencontre entre deux libertés : celle de Pantin, qui a tenté de vivre par la peinture, et celle de Calembert, qui a choisi de faire de l’écriture une nouvelle aventure.

"Le Soleil rouge" n’est pas seulement un hommage à un artiste disparu. C’est une déclaration d’amour à la création, à ses fulgurances, à ses contradictions et à sa nécessité. Un livre généreux, courageux, original, qui mérite d’être découvert et défendu.

Jean Calembert a trouvé sa place en littérature. Et ce qui est formidable, c’est qu’il semble l’avoir trouvée sans jamais avoir cherché à prendre celle de quelqu’un d’autre.

Jean Calembert, Le Soleil rouge, éditions Laborel, environ 160 pages.

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